Tout allait changer et… rien n’allait changer. 

Hermine posa le sac Ikea bourré à craquer de fringues mal repassée sur le sol de l’entrée et referma la porte de l’appartement. Enfin seule ! Mais toujours pas indépendante. 

Elle avait quitté le giron familiale, l’appartement où elle vivait avec sa jeune sœur, situé rue Gioffredo, un pâté de maison plus au nord, mais n’avait pas encore son propre toit. Qu’importe, elle allait perdre cette boule au ventre et cette culpabilité que sa mère avait le don de provoquer avec ses leçons de morales, ses inquiétudes et ses propres malheurs. Mina avait accepté de partager avec elle, en colocation, le trois-pièces dans lequel elle se retrouvait seule depuis que son père était parti s’installer chez sa copine. La surface ne faisait que cinquante-quatre mètres carrés mais Hermine avait sa propre chambre, en plein cœur du Vieux Nice, son principal employeur et terrain de fête. 

Elle traina le sac jusqu’à la chambre, le jeta sur les trois déjà présent, fit une moue amusée devant les posters des groupes Coréens que Mina avait eu la flemme d’enlever, puis s‘étala sur le dos dans le grand lit deux-places. Elle récupérait l’ancienne chambre de sa copine, tandis que Mina prenait celle du daron. Hermine avait les jambes en vrac, c’était son quatrième voyage et l’appartement se trouvait au quatrième, sans ascenseur. Dans le vieux Nice, avec les hauteurs de plafond démesurée des  logements, cela équivalait à un sixième étage. La fenêtre était ouverte, elle entendait les rires des jeunes assis aux terrasses, en bas. Des mouettes braillaient, cela sentait la cuisine, les oignons grillés ou quelque choses dans le genre, elle fit une grimace, et la pisse de chat. 

A ce moment, elle entendit un miaulement ; Napoléon, le chat de la maison se tenait dans l’entrée de la chambre, allongé de tout son long, présentant son ventre couvert de pelouse rousse, à réclamer des caresses. Hermine n’en pouvait plus de ces chats, sa mère en avait deux et ils foutaient des poils partout sur ses fringues. Etant donné que la jeune fille portait beaucoup de noir, cela la rendait folle. Elle se leva, poussa doucement du pied le gros matou, le faisant rouler comme une saucisse et ronchonner, puis ferma la porte. 

Tranquille. 

Hermine se mit à la fenêtre, le ciel était bleu et avait l’odeur de la mer toute proche, le soleil rampait derrière les toits, étirant les ombres des cheminées. Pas loin de dix-sept heures. Elle aurait aimé se rouler un pétard, là, seule face à ce tapis de tuiles ocres et chaudes, mais elle embauchait dans moins d’une heure. Elle avait tout juste le temps de boire un café dans la cuisine en fumant sa clope et de filer à la douche. La détente, cela sera pour après, lorsqu’elle rentrera du boulot, et que Mina et les autres seront tous là. 


NTM braillait « Paris sous les bombes » dans la JBL, la fumée d’un embouteillage baignait le petit trois pièces, ils étaient huit jeunes entassés dans le salon quand Hermine rentra du boulot. Elle avait eu du bol, pas de touristes de dernière minute au moment de fermer les cuisines et pas de potes du patron venus se faire payer des coups à l’œil. Elle avait pu s’échapper à 23h00, pas mécontente de ses vingt balles de Tips ; elle savait qu’en prenant la coloc, elle allait devoir faire gaffe à ses finances. 

- Hermine, l’appela Mina, viens t’asseoir, Choa m’en a appris une bonne. 

Choa, c’était le surnom de François, le frère de Mag, une copine du lycée. Elle avait maintenant vingt-quatre ans, tout comme Hermine et Mina, et son frère deux de moins. La serveuse jeta son Tote dans un coin et salua les potes du regard, faisant une grimace en découvrant la présence de Max. Son ex. Trois semaines qu’elle ne l’avait pas vu, qu’est-ce qu’il foutait là ? Elle espéra qu’il n’était pas encore venu pleurnicher pour qu’elle le reprenne.   

Leur histoire avait été au top durant six mois. Six mois à se torcher, faire des virées, dormir dans des Maisons des Jeunes à Aurillac ou aux Cinque-Terre, mais Maxence ne pouvait pas débuter, ou finir une journée, sans se mettre de la fumée dans le casque. Au bout d’un moment, Hermine avait senti la façon de vivre de son mec déteindre sur elle. Même au boulot ses collègues ne supportaient plus ses humeurs de bipolaire belliqueuse que la fumette provoquait. C’était son problème, Hermine n’aimait fumer que pour la fête et la détente, et culpabilisait dès que sa mine affichait « stone » alors qu’elle avait un déjeuner de famille ou un extra à tenir dans un resto un peu classe. Ca la rendait agressive et chiante. Sa petite sœur la disait « aussi conne et méchante qu’une vipère », et sa mère passait des heures à lui faire la leçon, l’agonie totale ! Hermine avait prétexté le besoin d’une pause, se rendant compte que, tant que Max n’aurait pas changé ses habitudes d’adolescent, il allait représenter un danger pour sa stabilité et son indépendance. C’était dommage, le garçon était mignon, super drôle et pas méchant pour un sou, sans compter qu’il avait une bande de potes qui l’adorait et ne le quittait jamais. Cela avait était dur pour Hermine de prendre des distances avec eux mais, comme disait son père, « chaque année de ta jeunesse, tu auras l’impression de vivre mille vies ». 

Elle laissait donc venir les semaines sans trop s’inquiéter, cela sera assez la merde quand elle devra se coltiner dans le monde des adultes. 

En attendant, elle se colla contre Mina et s’exclama « Qui c’est qui roule ? », puis décocha un sourire à Choa, demandant ; « Alors, c’est quoi cette histoire ? ». 

Une heure plus tard, quatre des garçons étaient partis acheter des bières avec l’intention d’aller se poser sur les galets. Il ne restait que Mina, Mag, Xav, un copain d’un copain qu’ils voyaient pour la première fois, et Hermine. 

Elle avait discrètement observé Maxence durant la soirée, il s’était permis quelques clin d’œil, sachant que cela agaçait et amusait la jeune fille, et l’avait joué sobre, refusant une 8,6 que lui tendait Noun, son meilleur pote, alors que la marque au chiffre était la base de son petit déjeuner. 

Allongés sur les coussins, les jeunes faisaient tourner le calumet. Après avoir épuisé les sujets habituels « c’est quoi ta pire cuite », « qu’est-ce que t’aimerais essayer comme drogue », ils en étaient venus à parler des enfants. Mag demandait des conseils pour son BAFA, Hermine l’avait passé l’année précédente en bossant au centre aéré de la Semeuse, dans le Vieux Nice, une véritable institution depuis plus de cinquante ans. La discussion dériva sur les mioches, pour finir par la question, qui en voulait ? 

Hermine avait dit ; dans ce monde pourri ? Jamais de la vie ! , Mag ; plutôt mourir que de me faire défoncer la chatte à l’accouchement ! ( Mag était réputée pour son parlé « cru ») quand à Mina, qui roulait des yeux doux sur Xav, elle l’avait invité à poursuivre. 

- N’importe quoi, avait rétorqué le bellâtre blond, c’est génétiquement prouvé que, vous, les femmes, vous ètes faites pour vous occuper des enfants. 

- Oh lui ! 

- Vas-y ? 

- T’es un Mollah ou quoi ? 

Les filles échangèrent des sourires, elles avaient l’habitude de ce genre de con, même s’il était plutôt beau gosse et sympathique. Xavier vivait chez ses parents à Scuderi, un quartier friqué de Nice, et était un des seuls de la bande à suivre des études sérieuses au Conservatoire. C’est un des garçons qui l’avait fait venir, Xav jouait du Saxo, ils l’avaient embauché pour faire une piste sur un de leur morceau de rap. 

- Et toi, alors ? rétorqua Mina, t’en voudrais des enfants ? 

- Sans problèmes, même plusieurs. 

- Pourvu que t’aies une femme pour s’en occuper, c’est ça ? 

- Pas qu’une. En fait, j’en veux plusieurs, mais de plusieurs femmes, comme ça j’aurai un petit noir, un asiatique, un Danois… 

- … un Roumain, continua Mag. 

- Ha, non, pas un Roumain ! 


Ils éclatèrent de rire, puis les filles secouèrent la tête, dégoutées et amusées ;

- C’est carrément raciste ce que tu dis, et myso complet, ils doivent être content de t’avoir au RN, lui lança Hermine. 

- Pas du tout, je vote Mélenchon. 

- Tu votes ? 

- Pas vous ? 

Il les provoquait, pour rire, mais avec ce genre de mec, pensa Hermine, on ne sait jamais ce qu’ils pensent vraiment. Elle se leva, un mal de tête lui fit froncer les sourcils. 

- Je suis morte, je vais me coucher. 

Mag l’imita. 

- Moi aussi, je file. Ah, oui, Hermine, je voulais te dire un truc. 

Hermine désigna la porte d’entrée. 

- J’ai envie de m’en fumer une dernière, mais il y a trop de brouillard ici. Viens, on descend dans la rue. - Tu vas te taper les quatre étages ? 

- Je l’aime mon nouvel appart ! Et puis, ce ne sera que la quinzième fois, aujourd’hui. 

La ruelle avait cette lumière orange et chaude caractéristique de la vieille ville. Cela puait les égouts, la pisse et la javel que les resto balançaient dans le caniveau en lavant leur sol. Une odeur de Marijuana flotta lorsque des jeunes du Nord de l’Europe passèrent en discutant à toute vitesse. 

- Ils doivent aller chez Wayne fit Mag en allumant sa clope, il y a soirée Suédoise. Il paraît que la DJ est pas mauvaise. 

- Je suis passée cet aprèm, elle répétait. C’est un canon d’un mètre cinquante, tout à fait ton style, elle a des tatouages de Viking dans le cou. 

- Et, elle est blonde, comme toi ? 

- Je suis pas blonde. 

- Parce que tu te teins, badchass

- Je préfère, j’en avait marre de sentir les vieux se retourner sur moi. 

- Tu te gâches, ma chérie. 

- Tu disais pas ça, l’année dernière. 

- Et depuis, t’as fait une croix sur les filles. 

- Je suis pas décidée, et je suis pas en chasse, de toutes façons. 

- Et Max alors ? Il déprime complet, t’es au courant ?

 - Me fais pas culpabiliser, j’ai assez mal à la tête. Qu’est-ce que tu voulais me dire ? 

- Oui. J’ai peut-être un plan babysitting pour toi, mais c’est demain. 

Le visage d’Hermine s’épanouit de gratitude. 

- Ce serait trop génial ! J’ai plus d’extra avant une semaine, et il ne me reste que mes vingt balles de Tips. 

- Et la tune du resto de ce soir ? 

- C’est pour le loyer. Je dois être réglo avec Mina pour mon premier mois, je lui ai promis. C’est quoi ton plan ? Ils vont pas me payer avec un de leur chèque service à la con ? 

- Ca risque pas, se marra Magalie. C’est une voisine à ma mère, elle est un peu rock’n roll. Elle lui a demandé de garder sa petite pour la soirée de demain. Ma daronne a refusé parce qu’elle dit que la nana est du genre à lui laisser la gosse pour un oui ou pour un non, et sans payer. Elle passe la voir régulièrement pour lui taper du lait, du sel, même du pain. Ca fait qu’un mois que ma vieille a emménagé, tu la connais, toujours aussi parano et flippée. De toutes façons, les gosses, c’est pas son truc. 

- Déconne pas, Mag, ça pue le plan foireux. 

- Non, non, c’est pour ça que j’ai pensé à toi, elle est prète à payer 100 balles la soirée, il paraît qu’elle trouve personne. 

- Et c’est à Raimbaldi, c’est ça ? Ils ont de beaux appart. 

- Beaux mais vieillots, Mag tapota sur son écran, je t’envoie son tel. 

- Merci, je l’appellerai demain matin. Tu sais quel âge elle a, la petite ? 

- Deux ou trois ans, je crois. 

Hermine soupira, c’était pas l’idéal, à ne pas vouloir manger, ni dormir et, sans doutes, à encore porter ses couches. Elle fit un grand sourire et enlaça Mag d’un bras, tendant son autre main, qui tenait sa clope, vers la nuit. 

- Merci, t’es une sœur ! Elle tira une dernière taffe et jeta sa cigarette, avant de souffler un long filet de fumée en plissant les yeux de douleur. 

- J’ai la tête en vrac. Allez, je remonte. 

- Et moi, je vais aller écouter ta Suédoise. 

- Tu me raconteras. 

- Et fais gaffe, en rentrant, de ne pas marcher sur les deux tourtereaux. 

-Quoi ? Mina avec le cousin à Bardella ? 

- Arrête, il vote Mélenchon. 




- Il vote, c’est déjà grave. 

- Pour un soir, Bardella ou Mélenchon, Mina elle te bouffe un blond tout cru, en commençant par où tu sais. 

- C’est bon, n’en dis pas plus. Mais j’y crois pas. 

Et pourtant. 

En poussant la porte de l’appartement, le plus délicatement possible, Hermine souffla de soulagement. N’empêche que Mag avait raison. Le couple s’était rapatrié dans la chambre de Mina. Elle les entendait pouffer et parler à voix basse, alors qu’une petite musique reggae filtrait de dessous la porte. Hermine alla se chercher une bouteille d’eau dans le frigo, passa la jeter sur son lit, avant de filer à la salle de bain, pour finir de se brosser les dents assise sur la cuvette des chiottes en scrollant sur son portable. 




Hermine ronchonnait sous son drap. Elle avait dormi la fenêtre ouverte et s’était faite bouffer par les moustiques. Elle émergea et s’assit sur le bord du matelas. Mal de tête, ventre en pastèque, pas envie de se lever mais plus envie de dormir : Hermine n’était pas du matin. Le soleil tapait sur une lucarne quelque part sur les toits, envoyant un rectangle de feu blanc sur le tapis devant son lit et chauffant ses orteils. Au moins, les moustiques s’étaient barrés. Elle ramena son jean et compta ses clopes, plus que trois. Elle allait devoir passer chez sa mère, essayer de taper un paquet dans une des cartouches que les grands-parents ramenaient d’Italie, et faire main basse sur du produit anti-moustique. Ses vingt balles étaient toujours dans sa poche briquet, elle avait promis à Mina de faire des courses : du genre café, pain de mie, beurre, jambon et l’indispensable paquet de coquillettes. 

Elle soupira en se levant, griffant son portable sur la table de nuit, puis sa bouille afficha un grand sourire. C’est vrai qu’elle avait ce plan de baby-sitting, ce soir, grâce à Mag ! Le message du numéro de la mère « rock n’roll » luisait toujours sur son écran. Elle sortit dans le couloir, Mina avait déjà dû filer, elle embauchait derrière la caisse de chez Zara à partir de 9h30, mais fut surprise de sentir un blocage en tournant la poignée des toilettes. 

- Mina ? 

- Non c’est moi, grogna Xav. 

- Mais… Qu’est-ce que tu fous, là ? 

- A ton avis ? Je coule une pèche. 

- Merde, t’es dégueulasse, bouge ! 

- Tu me déconcentres. 

- Putain ! fit Hermine en tapant du poing contre le battant. 

- T’as intérêt à aérer après. J’ai l’impression que le Burger King d’hier était moisi. 

Xav se marrait. 

- Mais va te faire foutre ! 

Elle alla s’enfermer dans la salle de bain, commença à se brosser les dents, ouvrit le robinet, sautilla sur place en se frottant les cuisses l’une contre l’autre, referma le robinet, et finit par se mettre accoucou dans la douche pour pisser. 

Après s’être rincée, elle sortit en trombe pour rejoindre sa chambre, enfiler son jean, attrapa un tee-shirt propre, mais froissé, avec Corto Maltese dessus, dans un des sacs Ikea, pour le passer par-dessus ses cheveux emmêlés et sales, puis glissa ses orteils dans ses Hava et quitta l’appartement en claquant la porte. 

Elle préférait ne pas voir la gueule de Xav à sa sortie des chiottes. 

Mais quel connard ! 


Trois minutes plus tard, elle cassait son billet de vingt en échange d’un café chez « Lucien » sur la place Rosseti. Les doigts de pieds en éventails dans ses tongs, affalée sur sa chaise en plastique sur la terrasse ombrée, elle savourait sa première clope de la journée en regardant passer les touristes dans le glouglou calme de la fontaine. 

Ernest, un vieux serveur du resto « La fontaine », justement, était en train de sortir les tables. 

- Oh, Hermoùn, tu prends le soleil ? 

Elle se retourna sur sa chaise pour lui sourire. 

- Comme tu vois, Nétou. C’est sûr qu’il va pas pleuvoir. 

- Ah non, ça c’est sûr, rétorqua l’autre en se marrant. Tu fais quoi ce soir ? On a perdu notre plongeur, il a dû retourner aux Comores. 

- Ou bien aller aux prudhommes. Comment vous l’exploitiez, vous êtes des fous ! 

- Hé, il avait son dimanche de libre. 

- Laisse-moi deviner, Une fois par mois, c’est ça ? 

- C’est ça, reconnut Ernest en éclatant de rire. Alors, pour ce soir, t’as quelqu’un ? 

- Moi, je suis prise, je garde une gosse, mais je peux demander. 

- Tu gardes des gosses ? Tu sais que je suis resté un grand enfant. 

- Nétou ! T’as soixante piges ! 

- Tu as toujours été gentille, tu me rajeunis. Passe boire un pastis vers onze heures, c’est jeudi, le jour des farcis. Jé sera content de te voir. 

Jérôme était le neveu d’Ernest et, accessoirement, un des cuisiniers de « La fontaine ». Cela faisait trois ans que le vieux serveur essayait de caser le petit avec Hermine ou une de ses copines. Et, le jeudi, ils préparaient les farcis pour toute la semaine, en profitant pour finir le stock précédent au déjeuner des employés, juste avant le service du midi. Comme il en restait, Jé faisait un Tupperware pour Hermine. Elle-même, lui refilait des Nems qu’elle ramenait du Thaïlandais où elle bossait. 

C’était pareil avec le glacier, le boulanger et même les grosses boucheries du Vieux Nice. Ils avaient créé un système anti gaspi, mais sans argent, juste avec des dons et des échanges. 

- Ok pour les farcis, et je te tiens au jus, si je trouve quelqu’un. Mais j’y crois pas trop. 

- Merci quand même, ma belle. 

Hermine lui fit signe du pouce, et se retourna pour attraper son portable sur la table. La vitre était fêlée, les coins du bas explosés, mais il marchait. 

Putain !, j’ai oublié mes écouteurs, pesta-t-elle, et pas question de remonter à l’appart, elle serait capable de défoncer Xav si elle tombait encore dessus. 

Mais, surtout, de se planter sur son lit et de rouler un pétard, ce qui serait la pire façon de commencer la journée. Non, elle devait passer chez sa mère, avant. Elle aurait l’après-midi pour chiller. Son moral remonta. 

Le fait qu’elle prenne cette décision prouvait qu’elle continuait à changer dans le bon sens. Cela faisait des années, pratiquement depuis le lycée, qu’elle avait cette envie de fumer et de déconnecter. Le nombre de journées qu’elle avait passé enfermée dans sa chambre avait rendu sa mère folle : d’inquiétude, de colère et de dépit. Hermine culpabilisait, évidemment, s’enrageant contre elle-même, se massacrant les bras ou l’intérieur des cuisses au rasoir, ce qui n’arrangeait pas les choses au niveau familial. 


Sa mère était au bout du rouleau. Déjà, à cause du divorce. Un an auparavant, leur abruti de père, qui tenait un petit restaurant à Villeneuve Loubet, avait décidé de tomber amoureux d’une de ses serveuses, inutile de préciser son âge, tant l’histoire était originale ! D’accord, sa mère touchait une petite pension, mais elle avait dû mettre son job d’infirmière en pause, pour cause de dépression. Elle ne supportait plus de voir ces débiles de chirurgiens faire du gringue à ses jeunes collègues, et on la comprenait. 

En attendant, elle passait ses journées sur sa machine à coudre ( Hermine et sa sœur possédaient chacune cinq pantalons Brésiliens ou Indiens et pas moins de douze jupes et robes d’été, sans compter les taies d’oreiller et les torchons de cuisine), ou bien, elle s’occupait des grands parents, qui commençaient à sucrer les fraises. 

Plus que tout, elle se faisait du soucis pour son ainée, Hermine. Elle voulait qu’elle choppe un boulot fixe, avec des congés, des crédits, qu’elle passe son permis. Ce n’était pas tant par rapport à son avenir social qu’elle s’inquiétait, mais Hermine devait se trouver une occupation, des projets, faire quelque chose de ses journées, n’importe quoi, même de la poterie, pourvu qu’elle ne les grillent pas à fumer des joints enfermée seule ou avec une de ses potes sur qui l’herbe ne faisait pas plus d’effet qu’un verre de Spritz. 

D’une part, pensait sa mère, cela foutait la santé de sa fille en l’air, sans compter ses humeurs exécrables et le fait que son cerveau allait commencer à avoir des ratés, et d’autre, Hermine faisait du sur-place, elle profitait sans vraiment profiter de sa jeunesse, pensait-elle, car les années filaient. 

Pourtant, la jeune fille se démenait, depuis presqu’une année entière. Elle avait passé son BAFA l’été précédent puis s’était payé une virée en Asie durant deux mois, toute seule et sac au dos. A son retour, un Hôtel de la Promenade lui avait proposé un CDD d’un semestre et demi afin de remplacer une de leurs serveuses partie en congé maternité. La jeune maman avait repris son poste un mois et demi plus tôt. 

A présent, Hermine tirait sur son chomage, bossant au black, tout en hésitant entre faire une énième formation à Pôle Emploi ou accepter un CDI à la Semeuse en tant qu’éducatrice. Ce qui voulait dire se taper des colos tout l’été et toucher un salaire de misère. 


En attendant… En attendant, Hermine savait qu’après avoir mangé quelques farcis à midi et but un Pastis bien frais, elle se roulerait un stick dans sa nouvelle piaule et se taperait une sieste jusqu’à 16 ou 17h00, puis prendrait sa douche et se ferait belle, comme si sa journée débutait à ce moment-là…. 


… Quand les potes sortaient de leurs cours ou terminaient le boulot, quand la vieille ville se rafraichissait, que le ciel bleuissait au-dessus des nappes oranges et braisées du crépuscule et que la soirée se mettait en charge de promesses, de rigolades et de plaisirs, de moments sans angoisses, sans stress, sans parents et sans patrons, juste entre frères et sœurs de jeunesse, excités et joyeux dans ce grand bain nocturne qui n’appartenait qu’à eux. Jusqu'à ce que la nuit redevienne pâle.


 Hermine soupira, sifflant la fumée de sa clope vers l’azur. Il était à peine dix heures du matin et, de toutes façons, elle allait devoir bosser ce soir. Elle fit pivoter la caméra de son phone et inspecta son allure. Cheveux sale, cernes, mais le fond de ses yeux bleus : clairs. Elle pourrait prendre la douche chez sa mère, et puis, il fallait qu’elle récupère son cuiseur à riz. Elle avait promis à Mina de s’occuper des repas un jour sur deux.




Le martèlement de la machine à coudre l’accueillit à son entrée dans l’appartement. Lunette sur le nez, un morceau de fil coincé entre les lèvres, Valérie, sa mère, était concentrée à l’extrême alors qu’un jalon de tissus vert défilait sous le marteau piqueur de l’aiguille. Elle releva la tête en entendant la porte claquer et cria : 

- Hermine ? 

- Hello, ça va ? 

- Ca va ma chérie, fit sa mère en venant l’embrasser. 

Puis elle se recula et la détailla, du fond des yeux au bout de ses orteils, comme si un animal dangereux allait surgir de dessous son tee-shirt noir, avant de dire d’un ton soupçonneux. 

- T’as l’air fatiguée. 

Ca commence ! , s’enragea Hermine, qui rétorqua, agressive : 

- C’est bon, je viens de me lever ! 

Sa mère encaissa, se rappelant que sa fille n’était pas du matin. 

- Oui, oui, je sais. Je disais ça comme ça. T’es toute pâle, t’as mangé hier soir ?

 Hermine soupira, en même temps, elle savait qu’elle aurait droit à l’inspection en rentrant. 

- Je me suis gavée de riz Thaï, répondit-elle en souriant, j’ai bossé au Panthaï. 

- C’est bien, et sinon, tu n’as pas de linge à laver ? 

- Maman, j’ai emménagé hier. 

- Y’avait du monde hier soir ? 

- On a fait 100 couverts, et j’ai eu vingt balles de Tips. 

- Ah ouais, c’est bien! 


Tout en discutant, elles s’étaient dirigées dans la cuisine. 

Hermine enclencha une capsule dans la Nespresso et s’alluma une clope, imitée par sa mère. Les deux chats s’étaient levés de leurs coussins respectifs pour venir miauler dans leurs pieds. Le plus gros, Mimoune, adorait Hermine et se roulait dans ses jambes comme s‘il voulait la faire tomber. Elle se retint de justesse au bord du plan de travail. 

- Mais il est con ce chat ! Tu le nourris, au moins ? 

Lison, sa jeune sœur, venait d’apparaître à son tour. 

- Il attend que tu tiennes ta promesse, t’avais dit que tu le prendrais avec toi. 

- Il y a déjà un chat chez Mina, hyper agressif. 

- Napo ? Je le connais, y’a pas plus zen, c’est une vache avec des poils. 

Lison traversa la pièce pour ouvrir la fenêtre. 

- Putain, vous fumez de bon matin, maman ? 

- C’est ma première de la journée, mentit Valérie, et tu devais pas réviser ton examen ? 

- Je viens dire bonjour à ma sœur, tu veux que je vous laisse seules ? 

- C’est pas la peine de crier, répliqua la mère. Hermine roula des yeux vers le ciel, Lison lui fit un sourire. 

- T’as revu Max ? 

Sa mère tomba la face, inquiète, mais Hermine les rassura ; 

- Hier soir, comme d’hab, il a pas changé, pourquoi ? T’as des intentions Lisoùn ? Lison pouffa.  

- Jamais de la vie. 

Une sonnerie se fit entendre dans le salon. Valérie se mit en panique.  

- C’est mon télephone, il est où ? Il est où ? Elle fila dans le couloir. 

- Qu’est-ce qu’il lui arrive ?, demanda Hermine, les grands-parents vont bien ? Lison secoua la tête de dépit. 

- Non, il paraît que Joséphine a quitté papa. Depuis, elle pense qu’il va l’appeler. 

- Elle s’appelait Céline. 

- C’est pareil, celle d’avant, c’était Claudine. 

- Comment tu l’as su ? 

- J’avais cours à Valbonne, hier, je suis passé au resto en revenant. Il y avait un nouveau serveur et papa était en stress complet, il n’arrêtait pas d’envoyer des messages sur son tel, c’est à peine s’il m’a parlée. - Comme d’hab, quoi. - N’empêche, il m’a demandé de tes nouvelles, il dit que tu ne réponds pas à ses messages. 

- Et lui ne répondait pas aux nôtres, il y a encore pas si longtemps. Il s’en souvient pas ? En plus, je suis sûr qu’il m’écrit pour j’aille bosser à l’œil pour son resto. Mais bon, il se sont peut-être juste engueulés avec Céline ? Tu crois pas ? Ils parlaient de faire un gosse. - Non, j’ai cuisiné Sergio, le plongeur. 

- Le beau Sergio ? Hermine fit un clin d’œil à sa sœur qui se mit à rougir. 

- N’importe quoi. En tous cas, il a craché le morceau. Il paraît que la veille, les assiettes ont volé dans la cuisine, Céline reprochait à papa sa radinerie et ses promesses non-tenues, et elle a dit qu’elle le quittait pour de bon. Sergio a tout entendu. Il paraît que si papa n’avait pas été aussi près de ses sous, il aurait fermé le midi pour essayer de la retrouver. - Mauvaise foi et radinerie, c’est papa tout craché, soupira Hermine. Lison fit les gros yeux à sa sœur, faisant signe de la fermer avec les doigts devant sa bouche. Leur mère était en train de revenir du salon. Valérie réapparut, l’air déçue, le portable éteint dans la main. 

- C’était un truc d’électricité. Puis, à Hermine : 

- Viens voir ce que j’ai fait dernièrement. L’ainée la suivit jusqu’au salon, demandant ; 

- Tu m’as pas encore fait une jupe de vieille ? 

- Non, mais si tu veux, je te fais des ourlets pour les manches de ton tee-shirt. 

Hermine l’avait piqué à son père, il gardait ses tee-shirt depuis qu’il avait vingt ans. Celui-là était complétement lâche, avec la bobine un peu classe de Corto dessus. Elle avait découpé les manches et le bas aux ciseaux pour en faire un débardeur ventre-à-l’air. 

- Ca gâcherait l’idée, fit-elle remarquer. 

- N’importe quoi, enfin… regarde, toi qui garde des petits, c’est du quatre ans ou du trois ans, à ton avis ? Elle lui présentait un mini pantalon tout mignon, fait dans un tissus à fleurs mauve. 


- Je sais pas, trois ans, c’est pour qui ? 

- La fille de Patricia, ma collègue de la clinique. Elle est revenue s’installer à Nice avec son fils de quatre ans, pour se rapprocher de sa mère. 

Lison entra dans le salon en disant : 

- Elle en a, de la chance, Patricia ! 

- Pourquoi tu dis ça ?, fit Hermine. 

Lison fit un clin d’œil à sa mère, rajoutant : 

- Bin, elle a un petit fils pour s’occuper. 

- Hollalla, vous allez pas me remettre la pression, j’ai que vingt-quatre ans, je vous signale, et les enfants… hein… 

- Tu pourrais faire plaisir à maman. 

- Arrête, fit Valérie en riant, la pauvre, elle a déjà pas mal à faire avec… 

- Avec qui ? Demanda Hermine, tendue. 

- Avec rien. Rien ma chérie. Je trouve justement que t’es super bien, en ce moment. 

- Mais… maman, je suis comme d’habitude, s’énerva la jeune fille. 

Lison lui fit un sourire narquois, l’air de dire « Ouais, c’est ça, n’importe quoi. », ce qui enragea encore plus sa sœur. 

- Vous étes si parfaites toutes les deux, non ? Toi, Lisoùn, qui se fait piquer son petit copain par sa meilleure amie, hein ? Comment elle va Sosso ? Et toi maman, enfin, bon… 

- T’es vraiment conne, cria Lison en quittant le salon. 

- C’est bon, les filles, calmez-vous, tenta Valérie. Mais une porte claqua avec fracas dans le couloir. La mère se tourna vers son ainée, l’air de dire ; « T’es contente ? ». Hermine pensa « Et voilà, c’est encore moi la méchante ! », et partit à son tour dans le couloir. 

- Je vais prendre une douche !



 ENSUITE 




Elle était repassée à « La Fontaine », enfilant un débardeur noir qui appartenait à sa sœur avant de quitter la maison. Sa mère n’avait pu s’empêcher de faire une remarque sur les touffes de poils qui dépassaient de sous ses bras. Ils étaient blonds, alors qu’elle avait les cheveux noirs corbeaux, Hermine avait promis de les teindre. « Il suffirait juste que tu te rases. » avait répondu Valérie, encore une fois crédule, soupirant en inspectant l’état des cicatrices qui striaient le haut des bras de sa fille. Autant de traits tracés à la lame Gilette qui lui faisaient comme des galons de commandant de bord sur le bas des épaules. 

Ces marques dataient de son adolescence. Elles en avaient rigolé avec Mina, des années plus tôt, alors qu’elles venaient de se vider une bouteille de vodka. Hermine avait proposé : « On devrait se saluer en se croisant », « Ah ouais, comme les militaires de haut-rangs », « Je vous salue, Commandant du mal-être ! », « Et moi, je vous salue, Chef du manque de confiance en soi ! » « Capitaine de la vie pourrie ! », « Colonel de la lose ! », et aussi ; « Capitaine de la culpabilité et du dégoût ! » 


Elle avait récupéré le Tupperware et papoté une quinzaine de minutes avec Jé sur son dernier tatouage qui lui prenait tout le mollet. Une tête de bélier, tirée d’une pochette d’un groupe de métal, qu’il comptait payer en plusieurs fois à son tatoueur. 

Le portait du symbole satanique faisait le tour du bas de sa jambe. 

- Et, l’année prochaine, je fais colorer les cornes. J’en ai déjà pour mille balles, il va falloir que j’attende un peu. 

Hermine était dubitative, le dessin était super beau, mais l’emplacement laissait à désirer. C’était comme d’enrouler la Joconde sur le bas d’un poteau téléphonique. 

- Il est vraiment classe, mais pourquoi tu l’as pas fait sur ton dos ou ta poitrine ? 

- Je garde la place pour te mettre toi. 

Elle éclata de rire, alors que Nétoùn leur servait le Pastis sur la terrasse. 

- Il dit ça à toutes les filles, le balança son oncle. 

- Je te filerai un photomaton, alors. Comme ça tu auras de la place pour les autres. 

- J’aurai espéré une photo un peu plus déshabillée. - Et bien, il faudra que tu viennes la prendre. 

- Quand tu veux, s’enflamma le garçon. 

- C’est pas demain la veille, j’aime pas les musclors, je te l’ai déjà dit. 

- Et merde, et moi, j’aime trop aller à la salle. 

- Tu te contenteras du photomaton. 

- Tu sais qu’il y a un tatoueur d’Anvers qui fait des répliques de Polaroïd en tatouages, on dirait vraiment que la photo est imprimée sur la peau. Jé avait sorti son portable et faisait défiler des vidéos. 

- Ah ba, tiens, il fait aussi des photomatons, remarqua-t-elle en désignant une des images. 


Dès qu’elle fut rentrée, elle rangea le cuiseur à riz dans un placard et aéra l’appart en inspectant les pièces. Pas de Xav à l’horizon. Le chat ronronna en la voyant, sans pour autant daigner se lever du lit deux places sur lequel il s’étalait de tout son long. Il va me foutre des poils partout, râla-t-elle. Hermine retourna dans la cuisine, remplit la gamelle  de Napo et s’installa sur la petite table pour déguster les farcis froids, simplement arrosés d’un filet d’huile d’olive, plus deux tourniquets de sel d’Himalaya. 

Alors qu’elle se roulait un stick et qu’un Nespresso coulait dans un petit verre en Pyrex, elle envoya un SMS à son plan Baby-sitting. 

« Bonjour, je suis Hermine, une amie de madame Colombani, c’est pour garder votre fille ce soir. » 

« Je t’appelle. » 

« OK. » 

Elle attendit deux minutes, tirant de longues taffes et se détendant, ses pieds nus posés sur la deuxième chaise de la cuisine, quand le morceau de Rilés, qui faisait sa sonnerie de téléphone, retentit. 

- Bonjour, tu es Hermine ? 

- Oui. C’est Magalie qui… 

- Donne-moi ton nom de famille, il faut que j’appelle la crèche pour que tu puisses récupérer la petite. 

- Attendez, elle m’avait dit que c’était que pour la soirée. 

- Je suis vraiment en galère, là. T’oublieras pas ta carte d’identité. 

La voix était sympathique, plutôt jeune et le ton crédible, Hermine souffla en levant les yeux au ciel. 

- Je peux pas, je suis prise. 

- T’as piscine ? Tu peux y aller jusqu’à dix-huit heure, c’est rue Pertinax, là où il y la sécu. µ

- C’est bon,  je connais. 

- Après tu n’as qu’à la ramener, je serai chez moi, 25 Boulevard Raimbaldi, tu sonnes au nom de Sacriste. 

- Mais… c’est juste à côté, vous pouvez pas… 

- A quoi ça sert que je paye une baby sitter ? Non, je plaisante, j’ai des milliards de trucs à faire. Mais je te filerai cent balles pour la soirée, elle t’a prévenue ta copine ? Excuse-moi, mais je ne me rappelle plus son prénom. 

- Magalie, elle s’appelle, la fille de … 

- Tu lui prendras un pain au chocolat à la boulangerie en bas de chez moi, elle adore, c’est son rituel. 

- Et vous rentrez à quelle heure ? 

- A quelle heure quoi ? 

- Ben, le soir, parce que j’ai des trucs à… 

- J’en sais rien, minuit, une heure, je peux pas te dire, j’ai une soirée chez… chez des amis. Mais bon, même si je rentre à une heure, de dix-huit à une, cela te fera sept heures de taf. On est à 12 balles de l’heure, ça me parait correct, non ? 

- C’est vrai, on s’en fout de l’heure, pas de soucis. Tant que vous rentrez, hein ? 

Hermine poussa un petit rire, mais la femme ne réagit pas en retour. Au contraire, il y eut une sorte de silence tendu, attentiste. La jeune fille demanda : 

- Allo ? Euh… vous êtes toujours là ? 

- Oui, oui. Je compte sur toi, alors, tu vas venir ? 

Cette fois, Hermine perçut une note d’espoir venu des tréfonds de l’âme de son interlocutrice. Elle sentait qu’elle ne pouvait pas la décevoir, tant la femme avait l’air d’avoir besoin d’elle. 

- Sûr, dix-huit heure à la crèche, c’est quoi le nom de votre fille ? 

- Morgane, Morgane Sacriste. Elle est chez les Tulipes, et t’oublieras pas son sac, il y a son doudou dedans. 

- Promis, et ne vous inquiétez pas, j’ai l’habitude de faire ça. Tout ira bien madame. 

µ- Madame ? Tu peux me tutoyer Herm.., Hermione, c’est ça ? 

- Non, c’est Hermine, comme la bestiole, mais mes amis Niçois m’appelle parfois Hermoùn. 

- Hermine, c’est très joli, et moi, c’est Esméralda, comme la gitane, dit-elle en riant. 

Incroyable, pensa Hermine, et aussitôt, elle ressentit un malaise, l’impression de se trouver dans une fiction, quelque chose qui allait la dépasser. Ce prénom d’héroïne de Victor Hugo, cette histoire de soirée qui avait l’air bizarre. Elle écrasa le carton de son stick dans le cendrier en pensant ; « Cela doit être la fumette ». 

- A ce soir, alors, fit Esméralda. 

Encore une fois, Hermine ressentit de l’espoir mêlé à une sorte de désespoir dans la voix de la femme. 

- Oui, vous pouvez compter sur moi. Elle s’était sentie obligé de dire ces mots rassurants. 

C’était comme si elle avait entendu l’autre souffler de soulagement, puis la vitre de son écran avait noirci. 

Hermine attrapa une cigarette, l’alluma, et regarda par la fenêtre, vers le ciel d’azur qui envoyait cette lumière douce et chaude dans la cuisine. Le bien-être de l’herbe chassait la sensation étrange de sa conversation téléphonique. Il faisait frais, il n’y avait pas trop de bruit dans la vieille ville, le moment parfait pour aller s’assoupir sur son lit. Restait juste à dégager le chat ! Son téléphone bipa, un message WhatsApp. 

« Tu m’as pas dit ton nom de famille. » 

Elle pianota ; 

« Montale, Hermine Montale. »