Le martèlement de la machine à coudre l’accueillit à son entrée dans l’appartement. Lunette sur le nez, un morceau de fil coincé entre les lèvres, Valérie, sa mère, était concentrée à l’extrême alors qu’un jalon de tissus vert défilait sous le marteau piqueur de l’aiguille. Elle releva la tête en entendant la porte claquer et cria : - Hermine ? - Hello, ça va ? - Ca va ma chérie, fit sa mère en venant l’embrasser. Puis elle se recula et la détailla, du fond des yeux au bout de ses orteils, comme si un animal dangereux allait surgir de dessous son tee-shirt noir, avant de dire d’un ton soupçonneux. - T’as l’air fatiguée. Ca commence ! , s’enragea Hermine, qui rétorqua, agressive : - C’est bon, je viens de me lever ! Sa mère encaissa, se rappelant que sa fille n’était pas du matin. - Oui, oui, je sais. Je disais ça comme ça. T’es toute pâle, t’as mangé hier soir ? Hermine soupira, en même temps, elle savait qu’elle aurait droit à l’inspection en rentrant. - Je me suis gavée de riz Thaï, répondit-elle en souriant, j’ai bossé au Panthaï. - C’est bien, et sinon, tu n’as pas de linge à laver ? - Maman, j’ai emménagé hier. - Y’avait du monde hier soir ? - On a fait 100 couverts, et j’ai eu vingt balles de Tips. - Ah ouais, c’est bien ! Tout en discutant, elles s’étaient dirigées dans la cuisine. Hermine enclencha une capsule dans la Nespresso et s’alluma une clope, imitée par sa mère. Les deux chats s’étaient levés de leur coussins respectifs pour venir miauler dans leurs pieds. Le plus gros, Mimoune, adorait Hermine et se roulait dans ses jambes comme s‘il voulait la faire tomber. Elle se retint de justesse au bord du plan de travail. - Mais il est con ce chat ! Tu le nourris, au moins ? Lison, sa jeune sœur, venait d’apparaître à son tour. - Il attend que tu tiennes ta promesse, t’avais dit que tu le prendrais avec toi. - Il y a déjà un chat chez Mina, hyper agressif. - Napo ? Je le connais, y’a pas plus zen, c’est une vache avec des poils. Lison traversa la pièce pour ouvrir la fenêtre. - Putain, vous fumez de bon matin, maman ? - C’est ma première de la journée, mentit Valérie, et tu devais pas réviser ton examen ? - Je viens dire bonjour à ma sœur, tu veux que je vous laisse seules ? - C’est pas la peine de crier, répliqua la mère. Hermine roula des yeux vers le ciel, Lison lui fit un sourire. - T’as revu Max ? Sa mère tomba la face, inquiète, mais Hermine les rassura ; - Hier soir, comme d’hab, il a pas changé, pourquoi ? T’as des intentions Lisoùn ? Lison pouffa. - Jamais de la vie. Une sonnerie se fit entendre dans le salon. Valérie se mit en panique. - C’est mon télephone, il est où ? Il est où ? Elle fila dans le couloir. - Qu’est-ce qu’il lui arrive ?, demanda Hermine, les grands-parents vont bien ? Lison secoua la tête de dépit. - Non, il paraît que Joséphine a quitté papa. Depuis, elle pense qu’il va l’appeler. - Elle s’appelait Céline. - C’est pareil, celle d’avant, c’était Claudine. - Comment tu l’as su ? - J’avais cours à Valbonne, hier, je suis passé au resto en revenant. Il y avait un nouveau serveur et papa était en stress complet, il n’arrêtait pas d’envoyer des messages sur son tel, c’est à peine s’il m’a parlée. - Comme d’hab, quoi. - N’empêche, il m’a demandé de tes nouvelles, il dit que tu ne réponds pas à ses messages. - Et lui ne répondait pas aux nôtres, il y a encore pas si longtemps. Il s’en souvient pas ? En plus, je suis sûr qu’il m’écrit pour j’aille bosser à l’œil pour son resto. Mais bon, il se sont peut-être juste engueulés avec Céline ? Tu crois pas ? Ils parlaient de faire un gosse. - Non, j’ai cuisiné Sergio, le plongeur. - Le beau Sergio ? Hermine fit un clin d’œil à sa sœur qui se mit à rougir. - N’importe quoi. En tous cas, il a craché le morceau. Il paraît que la veille, les assiettes ont volé dans la cuisine, Céline reprochait à papa sa radinerie et ses promesses non-tenues, et elle a dit qu’elle le quittait pour de bon. Sergio a tout entendu. Il paraît que si papa n’avait pas été aussi près de ses sous, il aurait fermé le midi pour essayer de la retrouver. - Mauvaise foi et radinerie, c’est papa tout craché, soupira Hermine.
Lison fit les gros yeux à sa sœur, faisant signe de la fermer avec les doigts devant sa bouche. Leur mère était en train de revenir du salon. Valérie réapparut, l’air déçue, le portable éteint dans la main. - C’était un truc d’électricité. Puis, à Hermine : - Viens voir ce que j’ai fait dernièrement. L’ainée la suivit jusqu’au salon, demandant ; - Tu m’as pas encore fait une jupe de vieille ? - Non, mais si tu veux, je te fais des ourlets pour les manches de ton tee-shirt. Hermine l’avait piqué à son père, il gardait ses tee-shirt depuis qu’il avait vingt ans. Celui-là était complétement lâche, avec la bobine un peu classe de Corto dessus. Elle avait découpé les manches et le bas aux ciseaux pour en faire un débardeur ventre-à-l’air. - Ca gâcherait l’idée, fit-elle remarquer. - N’importe quoi, enfin… regarde, toi qui garde des petits, c’est du quatre ans ou du trois ans, à ton avis ? Elle lui présentait un mini pantalon tout mignon, fait dans un tissus à fleurs mauve. - Je sais pas, trois ans, c’est pour qui ? - La fille de Patricia, ma collègue de la clinique. Elle est revenue s’installer à Nice avec son fils de quatre ans, pour se rapprocher de sa mère. Lison entra dans le salon en disant : - Elle en a, de la chance, Patricia ! - Pourquoi tu dis ça ?, fit Hermine. Lison fit un clin d’œil à sa mère, rajoutant : - Bin, elle a un petit fils pour s’occuper. - Hollalla, vous allez pas me remettre la pression, j’ai que vingt-quatre ans, je vous signale, et les enfants… hein… - Tu pourrais faire plaisir à maman. - Arrête, fit Valérie en riant, la pauvre, elle a déjà pas mal à faire avec… - Avec qui ? Demanda Hermine, tendue. - Avec rien. Rien ma chérie. Je trouve justement que t’es super bien, en ce moment. - Mais… maman, je suis comme d’habitude, s’énerva la jeune fille. Lison lui fit un sourire narquois, l’air de dire « Ouais, c’est ça, n’importe quoi. », ce qui enragea encore plus sa soeur. - Vous étes si parfaites toutes les deux, non ? Toi, Lisoùn, qui se fait piquer son petit copain par sa meilleure amie, hein ? Comment elle va Sosso ? Et toi maman, enfin, bon… - T’es vraiment conne, cria Lison en quittant le salon. - C’est bon, les filles, calmez-vous, tenta Valérie. Mais une porte claqua avec fracas dans le couloir. La mère se tourna vers son ainée, l’air de dire ; « T’es contente ? ». Hermine pensa « Et voilà, c’est encore moi la méchante ! », et partit à son tour dans le couloir. - Je vais prendre une douche !