Camille Brune a Bu - Writer & Storyteller

Literary worlds, sharp voices, and stories that linger. Contact :
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About Camille Brune a Bu
Oyé oyé névrosés et névrosettes, réveuses et réveurs, fatiguées et surexcitées, buveuses, fumeuses, complexées et enfumeuses, figurants et rois du quai de gare mais qui ont le secret du plongeon dans l'imaginaire, de l'apné de l'être, maitres et maitresses de l'évasion, benvenuto chez Camille Brune a bu. Prenez un verre avec elle car elle vous aime. Voila des histoires à lire en mode Phone ou sur ordi/tab grâce aux PDF. Camille vous invite a utiliser le menu, le site est trop Oualou avec sa méthode de scrolling ! 
Allons donc, c'est quoi ces histoires ?
 Ma Puanteur, c'est une fille de la rue qui donnerait sa vie pour celle qui l'a receuillie, une histoire de femmes entre elles confrontées à la brutalité des hommes. 
Les Rois du Monde : une adol qui en a marre de tout et d'elle, elle va pouvoir échanger un voeu contre une malediction, un vaisseau mystérieux tape à sa fenêtre, elle va se battre contre des loups, rencontrer un garçon sauvage, voir son voeu être exaucé : devenir une idole des réseaux, se venger des filles qui lui pourrissaient la vie et, pour finir elle va tomber dans la drogue en faisant du mal à son frère : la fameuse malediction ;-) 
Bilal : juste un jeune qui traine. Son histoire complète ( une love story sur fond de médocs) se trouve dans le PDF des nouvelles. 
Bonne lecture et n'hesitez pas à envoyer à Camille des petits mails d'encouragements "smiley qui sourit"
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Paris, 1796.

La plupart était des enfants, accroupis sur la grève, formant un demi-cercle, comme le bas d’une mâchoire. Vêtus de haillons, pieds-nus, mordant de leurs yeux les allers et venues du hachoir.  

Le poissonnier leur tournait le dos, à moins de dix pas, son bras montait, puis le bruit claquait contre le bois poisseux et la tête d’un poisson glissait au fond d’un tonneau. Ils le voyaient s’affairer, entendaient un bruit de sussions flasque, l’homme jetait ensuite les tripes vers l’arrière, dans une grosse flaque devant les gosses. 

Une vieille se serrait parmi eux, Madeleine la surveillait. La mère le lui avait confié ; méfie-toi des anciens. L’ancêtre se fondait dans le groupe, maigre et tassée telle une momie, de l’herbe sèche et jaunie en place de cheveux sur le crâne, le nez cassé, les yeux laiteux, la bouche serrée d’où suintait une bave noire. Il y eut un frémissement, le poissonnier avait retenu son geste, la grosse lame de son hachoir couverte de viscères levée contre le ciel de plomb. Il grogna et, sans se retourner, jeta une grande anguille vers l’arrière. Madeleine plongea en coupant la route à la vieille, sa main serra la gorge du poisson quand elle reçut un coup sur la tempe. Elle n’avait pas pris garde à ce garçon qui faisait mine de dormir dans son dos.


Un voile noir l’enveloppa, un brodequin lui écrasa les doigts et l’anguille s’échappa.//


 La fillette de sept ans venait de passer devant l’enclos de l’éléphant de la Bastille, elle remontait la rue Saint Vincent en se massant la tempe, ses yeux trainaient sur le caniveau au milieu de la rue. Madeleine regrettait de ne pas avoir attrapé l’anguille. Elle savait déjà le regard que la mère allait porter sur elle. Dur et blessant, un pavé sur les yeux.  


Des pas précipités la firent sursauter, elle se plaqua dans une entrée pour voir passer des soldats débraillés et suants, une main rentrant leur chemise sous leurs culotte, la botte déboutonnée, le harnais de travers, essayant de ne pas s’embrocher de leur grand fusil à la baïonnette emboutie. Ils filaient sous les ordres paniqués d’un sergent, une plume d’autruche s’échappa d’un bicorne, Madeleine se précipita pour l’attraper, avant qu’elle ne tombe dans la fange du caniveau. Bleu, blanc, rouge. Elle la glissa dans sa robe et courut derrière eux. 


Au carrefour, la foule hurlait, des femmes, des anciens, les hommes brandissaient des massues de bois, des tranchoirs et des fourches à trois piques. Ils marchaient sur la butte, vers chez eux. Ils entrèrent dans la première rue en répétant « Les Piémontais ont trahi l’Empereur », cassèrent une porte de maison, s’ensuivirent des cris d’enfants, de mères, des râles, des grognements dans le fracas de vaisselle. On tuait et on volait, la meute devenait folle. « Morts aux traitres ! » Madeleine courut à perdre haleine, coupant par les raccourcis, faisant fuir les rats, claquant de ses pieds nus dans les flaques, escaladant les palissades, elle arriva sur l’autre versant de la butte. Une troupe d’enragés venait du Calvaire, certains couraient pour passer les premiers. Devant son logis, le père, son frère et d’autres hommes les attendaient avec l’intention de discuter, fébriles, cachant des planches, un marteau de tapissier, dans leur dos. Elle essaya de capter l’attention du père, il avait trente-huit ans, de beaux habits brodés, le regard égaré derrière ses binocles. Il n’aimait pas les troubles, le bruit, même si chez eux, de l’aube au crépuscule, une tempête vociférait et grondait. Au milieu des hommes, sur le pas savonné de leur foyer, comme une brume de banquise, flottait une peur blanche.  


Elle se faufila dans leur dos, escalada les immenses marches, glissant sur la pierre noire, jusqu’au troisième, poussa le rideau et vit la mère, de dos, face à la fenêtre. Madeleine se recroquevilla, Maria Dolore avait senti son odeur et tourna le visage, le temps de lui jeter un regard à la fois inquiet et heureux de la retrouver, qui, très vite, se mua en un ordre dur. Madeleine fit oui de la tête et s’accroupit contre le mur près du rideau.  

Elle ne s’était pas pris un pavé mais sa poitrine chauffait, une vraie forge avec son cœur comme un pain chaud en train de cuire, crépitant et fumant, la mie fondante et mielleuse à l’intérieur, brûlante, salée et sucrée à la fois, exacerbant et comblant sa faim. 


D’en bas, la rumeur enflait, vitres brisées, bruits de luttes, on entendit le frère pousser un cri qui se termina en un gloussement liquide. La femme à la fenêtre lâcha dans un souffle : « Jésus Marie Joseph.». 

Tout était immobile. La grande pièce sentait le savon noir acheté sur les quais, une odeur à la fois écœurante et douce, une sorte de charogne aromatisée au citron. Le sol de bois ciré avait l’aspect de l’eau sombre. Contre la table recouverte d’un napperon immaculé se tenait Davide, neuf ans, son carnet de croquis étalé, sa boite de craies ouverte, habillé comme un petit lord, il regardait sa mère qui lui tournait le dos, respirant fort par le nez, la bouche écrasée par sa main droite comme s’il y avait des loups dans la pièce et qu’il ne fallait pas les réveiller. Les yeux de l’enfant scintillaient d’effroi. Geneviève apparut de la chambre, faisant tinter le rideau de perles et sursauter Davide. 

Elle ne disait rien, son regard de passionara vibrait de colère et de peur, son attitude rigide et fière, elle aussi portait une belle robe noire. Son poing fermé contre son menton, sur lequel brillait un Lapis Lazuli ramené d’Egypte. Dix-sept ans et tout juste fiancée, on lui avait trouvé un sous-lieutenant de vingt-huit ans. Il se battait dans les Alpes, auprès de l’Empereur… 


La mère se nommait Maria Dolore Castagnole, du nom de famille de son mari. Couturière chevronnée elle travaillait pour l’Opéra, tout comme son homme qui dessinait de somptueux décors. Il avait métier d’architecte mais, de par sa nationalité Piémontaise, n’était pas reconnu en tant que compagnon et devait tout faire dans l’ombre comme un apprenti. Sa femme l’avait trainé de Turin à Paris tout de suite après la naissance de Davide. Ils gagnaient peu mais elle ramenait des chutes de tissus des coulisses pour en faire des habits et des robes qu’elle vendait, persuadée de pouvoir un jour fournir les dames de l’Empire. 


De toutes façons, et cela, seule Madeleine le savait, Maria Dolore avait Turin en horreur. Elle était née sous les arcades de la Place du Roi, sa mère toussant contre un paquet de neige grise, pour se trouver rapidement orpheline. Les pavés pour foyer, la misère pour famille, elle avait vécu en mordant, griffant, en se faisant frapper et humilier, mais elle avait appris. Et tout cela, elle le transmettait à Madeleine.  


La petite avait trois, peut-être quatre ans et errait, couverte de crasse et de purin dans les travées du cimetière Montmartre. Maria Dolore s’y rendait avec Geneviève pour ramasser du raisin sauvage. Elle avait ramené l’enfant pour la frotter à l’huile de lavande, la couvrir d’une petite robe de velours bleu nuit et lui assigner une place près de l’entrée sur une couverture de selle. Madeleine était logée-nourrie en échange de travaux, ménage, couture, rapines et courses.  


Elle mangeait à part, dormait près de la porte, se levait la première et se couchait la dernière. En présence de la famille, elle devait être invisible, elle sentait trop mauvais, disait les enfants, mais il y avait une autre raison. Maria Dolore l’entrainait. Elle seule connaissait la perfidie du monde et elle avait fait le pari de créer une famille, prendre le risque inouï de souffrir à cause d’elle ! Maria savait que la trappe qui allait d’un toit et d’un repas journalier à un bout de trottoir et des coups pouvait s’ouvrir à tout moment. Pour cela, chaque nuit, elle prenait une ou deux heures et s’asseyait près de Madeleine dans l’entrée. Elle lui chuchotait des ordres, des conseils, lui donnait de la confiance et du courage. 


Ces moments, où, dans l’obscurité soufflait la voix chaude de la mère contre sa tempe, étaient pour Madeleine les plus beaux des rêves. Maria Dolore était sa mentor, mieux que sa propre mère : sa déesse, sa maitresse, l’extension de son ventre et de son cœur, elle se serait tuée pour elle. 

Les murs vibrèrent, Madeleine se redressa sur son séant, à l’affut, ses yeux braqués sur la mère et sa fille. Geneviève souffla, la voix déformée par la peur et son lourd accent du Piémont : - Tu crois que c’est père ? - Magari… Si seulement…  Les deux femmes ne se quittaient plus du regard. Sur leur visage, à travers les fines larmes, les souffles saccadés, dans la chanson de leurs yeux, leur sang se mélait à nouveau, leur ventre se complétait, il n’y avait nul besoin de parler, même Madeleine pouvait entendre leur farouche complainte. Comme c’est injuste, comme je t’aime de tout mon cœur, comme je t’ai aimée, tu sais que je vais souffrir encore plus que toi. Maria Dolore ordonna ; - Va chercher le grand couteau. 

Elle poussa un soupir rageur et se rua sur Davide pour le frapper derrière la tête. Ce fut un déchainement de violence, elle empoigna les cheveux sur sa nuque et abattit plusieurs fois son visage contre la table. Le garçon mettait les mains sur son nez pour le proteger, elle le gifla et recogna de toutes ses forces en pleurant ; - Perdonami me figlio, perdonami. Elle le redressa, Davide tourna son visage couvert d’incompréhension et de sang, elle cogna sa tempe encore plus fort sur le bord de table. L’enfant s’écroula, inanimé, sur le sol noir. Les yeux emplis de mitraille, Maria pointa son doigt vers Madeleine qui bondit sur ses deux pieds-nus. - Toi ! - Oui ma mère. - Tu te souviens de ce dont nous avons parlé, à propos de Davide ? - « C’est trop incertain, nous devons être deux à veiller sur lui ». - Oui… - Vous saviez que cela arriverait… Maria Dolore esquissa un semblant de sourire. Geneviève revenait avec le grand couteau, les cris montaient, des râles de bêtes, les males se disputaient pour être les premiers.

Les deux femmes et la petite fille frémirent dans un même ensemble. Maria prit délicatement le couteau des mains de sa fille. Son autre main se posa en coupelle sur le côté de sa gorge, elle pivota son visage vers Madeleine. 

- Madeleine mia, écoute bien ! Emmène Davide sous le lit. Ne faites pas de bruit, ferme lui les oreilles s’il se réveille. Lorsque tout sera fini, ne t’occupes pas de moi, tu m’entends ! Tu obéis ! Ne cherche pas à savoir, tu prendras le pain et l’argent dans la cachette et tu traverseras Paris jusqu’à l’arche des victoires, puis la forêt de Boulogne, ma sœur travaille dans une ferme près du village de Neuilly ; je vous y retrouverai. - Mais… Maria fit un non vigoureux de la tête, envoyant voler ses larmes. Du couteau, elle désignait la chambre. 

Geneviève serra le poignet de sa mère qui tenait l’arme et la rapprocha de sa gorge en chuchotant d’une voix tremblante ; - Mère, ils sont là. 

Les deux éclatèrent en sanglot, Madeleine avait l’impression de s’enfoncer dans le sol, qu’une peau faite d’eau glacée recouvrait ses bras et noyait son cœur. Elle se saisit de Davide par le col et le traina jusque dans la chambre, le poussa sous le lit, se glissa à ses côtés pour regarder vers la pièce. Les hommes déboulèrent, leurs halètements débordants de brames. 


Elle voyait les souliers à talons plats de la mère et de Geneviève, face à face, il y eut un petit « ah », comme une surprise teintée de soulagement, et le corps de la jeune fille fut pris d’un grand frémissement, avant qu’elle ne s’affale dans sa robe de tulle noire. Le sang coulait de sa gorge et son regard exprimait une grande lassitude.  

Madeleine rêvait de mourir avec autant de noblesse. 

Les godillots se saisirent de la mère, la frappèrent, il y avait cinq, dix, quinze hommes qui écumaient, grognaient, juraient. L’un d’eux se pencha pour relever le visage de Geneviève, déçu. Madeleine cracha sur le sol devant elle. Elle était dans l’obscurité de la chambre au rideau tiré, et sentit soudainement le lit grincer au-dessus d’elle. Affolée, elle se tourna vers Davide. Il demeurait inconscient et, même si Madeleine se doutait que la mère faisait tout pour ne pas crier, la petite fille percevait ses gémissements et ses plaintes.  

Madeleine pleura et se boucha les oreilles. Les planches sous le matelas craquaient du poids de trois ou quatre hommes, les chaussures puantes de rues se pressaient tout autour, chaque bête voulait sa part, grognait et cognait. Davide s’anima, et Madeleine se ramassa contre lui pour lui boucher les oreilles. Ainsi, elle était obligée de subir. Il lui semblait que son visage s’enflammait, se ridait, vieillissait, qu’elle se desséchait, serrant si fort ses mains sur la tête du garçon que ses jointures étaient pâles.  

La mère poussait des cris à présent, appelait à la pitié, à la Madone et à la mort. 

Pour Madeleine, cela dura des jours. Davide, terrifié par le regard enragé de la petite fille, la pression de ses mains contre ses tempes, n’osait plus bouger, il ferma ses paupières pour s’enfuir dans ses mondes de couleurs.  

Il rêvait de peindre la mer mais pas en bleu, plus jamais en bleu. Rouge, violet, barrée de vert foncé ou, à la limite, noire, entièrement noire. 


Madeleine était dans un état catalytique. Ce n’est qu’en entendant le croassement d’un corbeau contre la fenêtre qu’elle réalisa qu’il faisait nuit. Nuit et silence. Il n’y avait plus de bêtes autour du lit, ni dans la pièce attenante. Elle rampa et leva son visage sur le bord du matelas. La mère était nue, le corps marqué de taches noires, d’un mélange de sang, de liquide poisseux, de griffures et de morsures. Sous les cheveux défaits, le nez se perdait dans les boursoufflures, comme si une nuée de frelons étaient venue dévorer son visage. Etait-elle morte ? Madeleine tremblait, Davide commençait à s’agiter, elle fut prise de panique et lui boucha les yeux en se répétant : « Tu obéis ! »  

Il était là, le moment dont la mère lui avait tant parlé, celui des actes, celui du courage, celui du déchirement. Elle emmena Davide dans l’autre pièce. Dévastée, fouillée, dévalisée, cette partie du logis était vide. Geneviève avait disparu. Davide regardait le rideau donnant sur la chambre en reniflant, comme s’il sentait l’odeur de la mère, mais il n’y avait que puanteur de merde, de foutre, de sang et de sueur animale. Il demanda : - Madeleine, ils sont tous… Elle était en train de disjoindre une planche de parquet, à l’endroit même où elle dormait, sous la couverture de selle. - Davide, écoute-moi bien, ta mère m’a dit qu’elle nous rejoignait à Neuilly. Je dois t’y emmener. - Toi ? Tu es petite et tu pues, pourquoi je te suivrais ? - Ta tante habite après les remparts de la Porte Maillot, tu sais t’y rendre ? - Je veux aller voir les parents d’oncle François, il me protégera. Il l’avait dit sur un ton hautain, ce qui exaspéra Madeleine. Elle récupéra un petit sac de tissus noir, puis alla fouiller dans le poèle de fonte et trouva la boule de pain qui y était cachée. 


- Oncle François ne se mariera plus avec Geneviève. C‘est un soldat Français et les Français tuent les Piémontais. Nous devons quitter Paris, ta mère m’a ordonnée de te sauver. - Mais, comment ils sauront que nous… Que je suis du Pièmont ? -Tu ouvres la bouche et tu es mort. Tu ne dis pas tu, tu dis tou, tu ne dis pas mais, tu dis ma, et quand tu prononces tes phrases, on dirait un accordéon qui chante. A partir de maintenant, c’est moi qui parlerai. Toi, tu es muet, comprende ? Et tu ne t’appelles plus Davide mais David. Elle se pinça les lèvres, émue par le regard perdu du garçon, le visage marqué par les coups de sa propre mère. Il se mit à pleurer, demandant : - Est-ce que maman dort dans la chambre ? - Elle nous rejoindra, elle l’a promis. Il faut qu’on parte.  

Elle regarda vers le rideau une dernière fois, ajusta le baluchon à une ficelle sur sa robe et attrapa la main de Davide pour l’emmener dans les escaliers. Il resista, regardant de tous côtés, faisant non de la tête, comme s’il ne respirait plus. Madeleine avait compris, elle retourna fouiller dans les débris et trouva la boite de couleur encore fermée, ainsi que deux feuilles froissées qu’elle lui fourra dans les mains. Davide poussa un soupir de soulagement et ils sortirent du logis.  


Au deuxième étage, ils butèrent sur le corps de Geneviève. On lui avait arraché les vétements, son visage se couvrait de sang, ils durent marcher par-dessus. Madeleine tremblait et Davide s’affaissa lourdement. Elle le traina jusqu’à la rue, lui mit des gifles pour le réveiller. Il ouvrit les yeux, fit non du visage, les referma. Madeleine surveillait les alentours, inquiète, mais patiente. Enfin, elle entendit les pleurs sortir. Davide la regardait, empli d’effroi et de douleur. Elle tira sur ses doigts pour le redresser, désigna le bas de la butte du menton et le supplia: 

- Davide, nous devons partir.  

Ella avait repéré des braséros allumés plus haut, soldats, miliciens, survivants Piémontais ? Comment deviner ? Tout ce qu’elle savait, à présent, c’était que les hommes pouvaient être pire que des loups. La mère le lui avait dit, rajoutant ; « Et nous, nous devrons être pire que des hommes ! » Mais c’était trop difficile, Madeleine n’avait pas la recette. Ces hommes, comment faisaient-ils pour être si mauvais ?







Le jeune est allé au Lycée professionnel, s’est retrouvé entouré de mecs aussi paumés que lui, certains plus vieux, puis a ramené la liste des affaires à acheter. Il n’y est plus retourné. Sa mère touche la bourse, il faut qu’il fasse l’année entière, on n’est à peine aux vacances de la Toussaint. Bilal ne veut pas y penser. Il passe ses journées devant le supermarché, juché sur une rambarde à regarder l’immense parking, les gens qui arrivent, des personnes seules, des couples, vieux, enfants, malades, des familles entières, des habitués, des revenants. Des femmes belles passent, en sépia, en super-huit, des hommes et des mômes dans le blanc des absences, ou dans des airs exaspérés, du Mistral dans les jambes, Cinecitta, c’est l’aéroport et, pour Bilal, comme de retourner au Lycée et penser que l’on deviendra docteur. Le soir vient comme un couteau ébréché, les enseignes rouges flamboient, le ciel s’étale dans une grande flaque d’essence jusqu’à rejoindre les tours et les barres, convoquant un horizon de briques et de débris. Ses épaules s’alourdissent, l’air est plus frais, l’espace d’une beauté pure mais son cœur frémit. Rentrer chez les parents, trainer sur son phone tout en mangeant, fumer le dernier, jouer à la Play et essayer de pioncer. Il lève ses yeux noirs sur les flammes du soir, sans espoir et sans vraiment de désespoir. Il regarde les gens.


Rois du Monde         


CHAPITRE 

Quelle heure était-il ? Charlotte tourna son visage pour regarder son réveil ; presqu’une heure du matin, quelle agonie ! La nuit était noire derrière le voilage du rideau et seul le halo provenant des lampadaires en bas de l’immeuble plaquait l’ombre de sa fenêtre sur le plafond. Charlotte soupira, fixant le rectangle pâle de ses yeux grands-ouverts. Sa chambre était au cinquième étage dans une résidence perdue de l’Est de la France, entourée de bois dénudés et de terrain de foot couverts de givre. 

La Cité Mozart (tout le monde disait « la Cité Morback ») s’agrippait à la petite ville de Besach, connue pour son équipe de basket-ball féminine et pour sa froide humidité remontant de la rivière aux flots tortueux et bruns qui traversait la bourgade. Cette rivière était si déprimante qu’elle donnait envie aux gens qui s’y étaient noyés de se pendre. 


Charlotte ruminait à cause d’un devoir maison qu’elle aurait dû faire depuis deux semaines, et qu’elle devait rendre le lendemain. Mais elle s’y était mise trop tard, et n’avait rien compris aux problèmes d’équation. Elle allait se prendre une convocation et sa mère allait encore souffler en disant « Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu ? ». « C’est bon, pense à autre chose. » Mais le robinet de la déprime était grand ouvert et elle se souvint que, demain, pour la troisième fois cette semaine, elle remettrait son jean noir, sa veste de l’année dernière, et ses baskets Nike qu’elle se trimballait depuis dix mois. 

Elle savait, quand la sonnerie du collège retentissait le matin, que les regards des autres filles la détaillaient comme une clocharde. Il n’y avait que Sté et Lilas pour la fréquenter, les seules du lycée à ne pas avoir de bande. Une était championne d’échec fan des réseaux sociaux et l’autre, anorexique et gothique. Elles avaient en commun, avec Charlotte, d’être des « nouvelles ». 

Les deux semblaient avoir des problèmes, rentrées chez elle, et se scarifiaient. Charlotte pensait que c’était une manière de se rebeller. Elle se rendait compte, à présent, que c’était plutôt comme pleurer, ou se punir, ou se faire mal, là, pour ne plus avoir mal, ailleurs. Elle allait grandir, devenir une vraie jeune fille, et pourtant, pas comme les filles dans les films, dans ses rêveries, ou dans les romances qu’elle avalait. Bientôt, elle allait avoir ses règles et resterait une pygmée toute sa vie, une petite grosse, comme disait les filles dans son dos,  puis son visage se couvrira de boutons et, jamais, son père ne lui donnera de quoi se payer des fringues et des chaussures vraiment classes, puisque, pour lui, elle n’existait pas.   


Elle repensa au devoir maison. Elle avait envie que le prof glisse sur une plaque de verglas demain matin, que sa maison, ou mieux, que le lycée brûle pendant la nuit, que la terre tremble et que la ville soit rasée. Parfois, ça la calmait, de penser que demain était loin et qu’il pouvait se passer des tas de choses entre-temps, mais pas ce soir. Elle ne savait pas pourquoi, elle en avait marre. C’était ce qu’elle pensait ; « j’en ai marre ! Putain ! J’en ai marre, marre, marre !». 

Charlotte se tourna sur le côté en serrant les poings. Elle ferma les yeux et des larmes coulèrent du coin de ses  paupières sur son oreiller. 


CHAPITRE 


Quelqu’un, ou quelque chose, venait de cogner contre le mur, elle ouvrit les yeux, sa chambre se peignait de rouge. Elle se redressa, morte de peur, et regarda vers la porte entrouverte. Elle pouvait entendre les ronflements de sa mère mais tout semblait calme dans l’appartement. Elle tourna alors son visage vers la fenêtre. 

Des lumières rouges et vertes clignotaient derrière le rideau, comme une fête foraine dans la plaine. Elle se leva, intriguée, fascinée, et s’approcha. Il ne s’agissait pas des lumières d’une fête mais d’une sorte de véhicule planant devant sa fenêtre. Charlotte écarta le rideau, comment était-ce possible, on était au cinquième étage ? 

Cela ressemblait à ces voitures de milliardaires, Ferrari, Lamborghini, aux lignes profilées, sauf qu’il n’y avait pas de roues, le dessous était plat. L’engin flottait dans la nuit, presqu’au bord de sa fenêtre et semblait vide. Charlotte n’en croyait pas ses yeux, elle avait peur et, en même temps, craignait que la voiture volante ne disparaisse. Elle se pinça discrètement la cuisse et regarda vers l’intérieur. Il y avait une banquette jaune devant un tableau de bord, une sorte de volant coupé en deux et, derrière, une grosse bulle de verre était emplie de câbles lumineux et clignotant. 


L’appareil était bel et bien inoccupé. Charlotte ouvrit doucement la fenêtre, un vent glacé mordit son visage et provoqua la chair de poule sur ses bras. Elle fit un bond en arrière, la portière de l’engin était en train de s’ouvrir vers le haut, comme une aile de papillon, alors que le véhicule émettait des petites mélodies de téléphone et se calait sur le bas de la fenêtre, comme pour l’inviter à grimper. Le vaisseau était à présent immobile, semblant relié par des câbles invisibles au mur de l’immeuble. 

Charlotte regarda de tous côtés, et même, au-dessus d’elle, le monde était empli de silence et de solitude, de froid, d’humidité et de noirceur. En bas, le halo jaune des lampadaires sur la dalle déserte lui envoya des frissons de dégoût. La lumière rouge à l’intérieur semblait respirer, s’amenuisant et grossissant dans un rythme lent, Charlotte se pencha et toucha le bord de la portière. Tout était réel. 

Sur le tableau de bord, un écran rectangulaire diffusait des mouvements de planètes et, parfois, des photos d’adolescents. À un moment, son image apparut. On la voyait, son buste vêtu d’une sorte d’uniforme noir barré d’une diagonale argentée, avant que celle d’un beau jeune homme brun ne la remplace, dans le même uniforme. Tous les visages étaient très sérieux, comme investis d’une mission. Elle ne songea pas à mettre un manteau mais enfila tout de même des chaussettes qui se trouvaient au pied de la fenêtre, elle avait trop peur qu’en tournant le dos, le vaisseau ne disparaisse. 

Il faisait froid dehors, mais elle sentait la chaleur monter de l’habitacle. Charlotte passa une jambe par-dessus la rambarde de sa fenêtre, appuyant ses fesses dessus, elle descendit lentement son pied et le posa sur le siège de cuir souple. Le vaisseau remonta alors très légèrement tandis que le volant se rétractait pour lui laisser la place. L’adolescente fit passer l’autre jambe et se glissa sur la banquette pour se mettre face au volant. Cette fois, elle était morte de frousse, elle tourna sa tête vers la fenêtre, se redressa, et attrapa la barre. Le vaisseau ne broncha pas. Elle pouvait ressortir, pourtant, elle se rassit, remarqua une ceinture de sécurité en haut de son épaule droite et s’en saisit. La porte papillon se mit à redescendre tout doucement en émettant une mélodie d’une dizaine de notes synthétiques. Charlotte attacha la ceinture à une sorte d’aimant, la portière émit un souffle en se fermant et le vaisseau commença à s’éloigner de l’immeuble. 


Elle voyait sa chambre de l’extérieur pour la première fois. Demain, sa mère allait crier, parce que la fenêtre était ouverte en plein hiver. CHAPITRE L’engin commença à partir vers l’avant, puis monta dans le ciel en faisant de grands cercles, comme dans un manège, imagina-t-elle en se pinçant à nouveau, mais le poignet cette fois. Elle se sentait en sécurité, excitée et pourtant apeurée. Et si elle ne revenait pas ? Et alors ?, pensa-t-elle. À présent, elle voyait les lumières de la ville, puis le vaisseau traversa un tapis de nuages effilochés en continuant de monter. 

Un monde d’étoiles pures l’entourait, elle regarda vers le bas, elle reconnaissait les contours des continents. Ce fut comme si son souffle se rapetissait, elle était dans l’espace infini et continuait de s’éloigner. Pour se rassurer, ses doigts pianotèrent sur la bande rectangulaire qui servait d’écran, elle pouvait regarder des films, des dessins animés, elle n’arrivait pas à retrouver les portraits des adolescents en uniforme. Elle enclencha une image en noir et blanc avec une belle femme blonde des années cinquante. Un homme moustachu lui parlait en anglais, elle pensa se rappeler de son nom, sa mère l’avait une fois prononcé : Clark Gabeule. Une musique de violoncelle gonfla dans l’habitacle, ronde, chaude et émouvante. Charlotte regarda à nouveau vers le bas, et cette fois, elle distingua la planète bleu, la terre, c’était si beau et effrayant qu’elle versa quelques larmes en serrant ses bras sur sa poitrine. Quand allait-elle arriver ? Y avait-il de quoi boire,  manger, dans le vaisseau ? Elle chercha des caches, des ouvertures, mais ne trouva rien. 

Tout d’un coup, des lumières multicolores apparurent dans le ciel, elles tournoyaient lentement tel un immense gyrophare. Elle approchait d’un grand vaisseau spatial qui avait la taille d’une ville. Elle commença à imaginer à quoi pouvait ressembler les extraterrestres, allait-on la mettre sur une table de dissection ? Ou bien l’enfermer dans un aquarium au milieu d’autres créatures de l’espace ? Mais, inconsciemment, c’était vers des aventures positives que ses pensées se dirigeaient, des compagnons du futur aussi mignons que le garçon brun sur la photo, des descendants des Pharaons, une planète en perdition qui avait besoin d‘elle. Elle repensait sans cesse à cette image où on la voyait en uniforme, allait-elle sauver le monde ? Le véhicule ralentit dans un tas de bruit de films de science-fiction pour se rapprocher du grand vaisseau. 

Une passerelle en forme de chenille vint se coller à la portière qui s’ouvrit dans une expiration pneumatique. Charlotte pensa aux soufflets des autobus, il ne manquait que les jets de fumée pour se croire dans Alien. Elle déclippa sa ceinture, rajusta son short de pyjama et sortit dans la passerelle. Une petite musique bizarre l’accompagnait, faite de sons de timbales et de claquement de fer, avec du pipeau, c’était doux et angoissant à la fois. Une voix douce se fit entendre ; - Bienvenue Charlotte. Elle ne s’y attendait pas et sentit sa poitrine se resserrer. - Heu… Merci. Répondit-elle. Il n’y eu pas d’autre annonce. Elle demanda ; - Vous m’entendez ? - Veuillez-vous diriger vers le bout de la passerelle. 

Elle arriva dans une grande salle au sol couvert d’une épaisse moquette rouge. La forme de la pièce ressemblait à une grosse bulle écrasée, toute en verre, comme une tour de contrôle barrée d’un grand rideau blanc. Elle voyait une partie du vaisseau autour d’elle. Il était constitué de tas d’autres grandes bulles, certaines avec des forêts à l’intérieur, d’autres, une plage et la mer translucide et pâle, plus loin, un flanc de montagne couvert de pins et, encore, des villes avec des tours futuristes, mais aucun mouvement, aucun personnages dans ces mondes à taille réel. La musique cessa subitement, ce qui angoissa Charlotte. Elle leva les yeux vers le plafond de verre, cherchant une éventuelle caméra, une présence. - Ou-suis-je ? Qui êtes-vous ? - Nous sommes là pour satisfaire vos désirs, on donne et on prend, on gagne et on perd. - C’est un jeu ? - C’est votre destin Charlotte. - Mon destin ? - Votre vie va changer. Selon votre désir. Mais seulement à travers votre personne, votre physique, votre intelligence. Plus grande, plus forte, plus noire, plus dure, plus bridée, plus oiseau, plus minérale, respirer dans l’eau, changer d’apparence, avoir les cheveux bleu, le nez d’un renard, courir tel un fauve, faire agir sa pensée. Nous vous changeons, et vous retournez vivre votre vie. Votre destin sera différent, en bien et en mal. Vous pourrez choisir ce que vous désirez mais, attention, vous payerez le prix. Toutes les nuits, vous payerez le prix. Le jour sera entre vos mains, la nuit entre les nôtres. Plus votre souhait sera puissant, plus vos nuits seront sombres. Pensez à un souhait, dès à présent, préparez-vous. 

Charlotte aurait voulu dire ; devenir riche, très riche, mais cela ne semblait pas faire partie de la liste. Ainsi, elle pouvait avoir des pouvoirs ? Changer d’apparence ? Charlotte rêvait de faire du cinéma. - Je vais changer quand ? - Quand vous serez au laboratoire mais, d’abord, vous devrez survivre. - Je pourrais avoir les yeux bleus ? Les dents bien droites, et blanches, je veux dire, les cheveux blonds, des taches de rousseurs, être très belle ? - Vous pouvez vous restaurer dans la pièce sur votre gauche. - C’est quoi cette histoire de survie ? - Chaque chose en son temps. Il est temps de vous restaurer. Charlotte passa le rideau pour tomber sur un immense buffet couvert de toutes sortes de nourritures. Cela allait du homard à la mayonnaise en passant par des hamburgers, des Tacos, des Carbonaras, de la soupe chinoise, des frites, des pizzas, des ragoûts, et des dizaines de desserts et glaces. Il y avait même des bonbons et des barres chocolatées au caramel. Charlotte regretta soudain de ne pas avoir pris son portable, elle aurait pu faire des photos de ce spectacle de magie. Qui avait préparé tout cela ? Et puis, il y avait de quoi manger pour trente personne. - Il y a quelqu’un sur ce vaisseau ? Demanda-t-elle. - Vous êtes seule, il s’agit de votre transporteur. - Mon transporteur ? Vers où ? - Vers vos désirs. Mangez vite, nous arriverons bientôt et vous devez vous préparer. - Me préparer ? - Allez dans la salle sur votre gauche. Charlotte se saisit d’un Cheeseburger, il était parfaitement chaud et moélleux. Elle mordit dedans, puis avala un verre de jus de pommes avant de se diriger vers un autre grand rideau de velours blanc. 


Elle passa au travers et découvrit une chambre avec un lit rond, des fauteuils et un piano debout installé en son centre. Le long du rideau, une tringle supportait des vêtements noirs et brillants à côté d’un mannequin vétue d’une armure faites de plaques d’acier fins couverte d’une grande cape de fourrure blanche. Sur des portants, juste à côté, était placées une épée, un écu, une paire de gantelets ainsi que des petites arbalètes et de gros bracelets argentés armés de flechettes. Le mur du fond faisait comme un immense écran, on y voyait des forêts de sapins vibrer dans une tempête de neige. Charlotte fut prise de frissons, elle avait l’impression d’y être. - Ecoutez attentivement jeune fille, dit la voix, vous allez devoir survivre, nous ne pouvons faire autrement. Pour commencer, vous devez vous habiller et enfiler cette armure, ensuite les armes. Les petites arbalètes se fixent sur les poignets, elles tirent vingt fléchettes chacune, votre amure vous protégera des morsures, mais vous devez vous entrainer à l’épée. - À l’épée ? Les morsures ? - Faites attention, des soldats voudront vous prendre, laissez-vous faire, ou vous mourrez. Mais protégez-vous des loups. - Des loups ? C’est un jeu ? - Le piano au milieu de la pièce est un clavier d’entrainement. Quand vous serez en arme, je vous indiquerai les manœuvres à suivre. - Qui êtes-vous ? Répondez-moi. - Vous serez larguée dans trente minutes. Que vous soyez prête, ou non. - Larguée, mais où ? Au laboratoire ? La petite musique au son de pipeaux se remit en route mais, cette fois, accompagnée de tambourins au rythme martial, comme pour un départ à la guerre. Charlotte fit un sourire incrédule en pensant « je rève ! » et se rapprocha des vêtements. Ils semblaient à sa taille, il y avait même une magnifique paire de bottes fourrées recouverte d’écaille d’argent. Elle se saisit de l’épée, son tranchant était si aiguisé qu’il flambait dans la lumière. La voix résonna ; - Vingt-neuf minutes. Quand vous aurez enfilé l’armure et les bottes, prenez l’écu. Glissez votre bras gauche dedans, lorsque vous pressez sur la lanière dans votre poing, le bouclier projette une chaleur infrarouge montant jusqu’à 800 degrés sur une distance d’un mètre, il empêchera les bêtes de vous approcher et vous permettra de fuir. Il vous servira pour votre survie dans la forêt, car la saison ne permettra pas aux soldats de vous trouver vite. La cape en fourrure se dédouble pour faire un couchage, elle aussi, produit de la chaleur mais pour le confort. Charlotte reposa l’épée, enleva sa chemise de nuit et se para de l’uniforme avec la bande argentée qui partait en diagonale sur le buste. La coupe était parfaite, surtout la ceinture du pantalon qui montait en taille haute par-dessus son ventre rond. Elle enfila ses bottes, puis les pièces de l’armure qui se clippait par un système de puissants aimants et étaient d’une légèreté incroyable. Elle s’en couvrit les jambes, les bras et le torse, puis elle passa la cape sur ses épaules, qui se fixait sur les hanches afin de ne pas la gêner. Il y avait aussi les gants en partie recouverts de métal et munie d’un clapet dans la paume afin d’utiliser les arbalètes qu’elle encocha sur les plaques d’armures de ses avant-bras. De fin bracelets formés de fléchettes collées les unes aux autres s’ajoutaient autour du poignet et, dès l’enclenchement, une des flèches vint se mettre dans la rampe de l’arbalète tandis que la corde métallique se tendait automatiquement. Le bouclier était rond, léger et avait la taille d’un couvercle de couscoussière. De plus, il pouvait glisser sur son avant-bras et laisser sa main gauche libre. - Prenez l’épée, ordonna la voix. La jeune fille s’en saisit. 

Aussitôt, la musique cessa et le piano joua une note pure et forte qui résonna dans toute la bulle. Les murs tout autour d’elle venaient de se transformer en écran, elle se trouvait au milieu d’une forêt battue par une tempête de neige, des combats faisaient rage autour d’elle. Puis ; un des écrans devint blanc et elle vit une reproduction de sa personne, l’épée à la main. - Ecoutez bien la musique, chaque note de piano correspond à un mouvement d’épée, un tir d’arbalète, une protection de bouclier, ou un feu de bouclier. Regardez bien et répétez. Une note aigue, et son personnage donnait un coup d’épée devant elle. Une note presque similaire lui montrait un autre coup, et une autre, plus grave, lui indiquait de lever son bouclier. - Répétez, en musique. Le piano rejoua, doucement, elle refit les gestes. Puis, une deuxième fois un peu plus vite, une troisième et quatrième, avant que ne se rajoutent de nouveaux mouvements. 


Elle donnait des coups en regardant l’écran. Petit à petit, son cerveau enregistrait les notes et son corps s’activait automatiquement. Certaines fois, elle devait fouetter l’air dans son dos, sans voir ce qu’elle frappait. Charlotte était encore lente mais, malgré ce rythme, la musique arrivait à former une étonnante et vivace mélodie. Les arbalètes se déclenchaient en serrant le poing sur la paume de l’épée, et elles se rechargeaient automatiquement de flèches plus petites que des crayons. - Il reste dix minutes, annonça la voix, nous allons commencer les simulations. Enfilez le masque. 

Une ouverture sur le piano fit apparaître un masque de ski au gros élastique noir. La vitre était fumée de jaune. Charlotte était essoufflée, mais elle s’en approcha et le posa sur son visage. Aussitôt, elle entendit des petits grésillements à l’intérieur de ses oreilles, puis une note de piano qui lui fit instinctivement lever son bouclier. - Le masque est une aide au combat, il anticipe les mouvements de vos ennemis et transmet une musique et des notes vous donnant les informations pour les combattre, vous permettant de vous défendre de ce que vous ne voyez pas. Il y a des molettes sur les côtés, il permet aussi de voir la nuit et a d’autres fonctions qui ne vous concernent pas. Pour l’utilisation, vous posez une question à voix haute et il vous répond. Vous pouvez aussi changer l’instrument qui envoie les ordres de combats. Vous êtes en mode piano, mais vous pouvez passer en guitare, ou batterie, ou violon, trompette. Certains invités sont arrivés à mélanger les instruments et combattent sur des vrais morceaux de musique. « Je suis dans un jeu », pensa Charlotte en souriant. 


- Attention, première simulation, mode confort. Une note de piano l’avertit de lever son épée. Elle se rendit compte que le personnage sur l’écran l’imitait. L’avatar était dans un monde qui semblait réel, la forêt battue par la neige, et des loups approchaient. Charlotte eut un petit frisson, un  premier loup attaqua, énorme et noir. La musique donna son ordre et, dans un coin du masque, un petit écran lui indiqua le geste à faire, même si elle se rappelait de cette note. Elle fendit l’air et la bête dans le même tempo. Un deuxième arriva par le côté, elle se trompa de note et se retrouva projetée au sol. Une flaque rouge remplaça la tête de son personnage sur l’écran. - On recommence, dit la voix, situation plus. D’un coup, dans la pièce, un tourbillon de vent la secoua, des rafales glacées qui la firent frissonner. Est-ce que c’était dans son masque ? Charlotte se contracta, concentrée sur l’écran, les attaques recommencèrent, mais le troisième loup lui arracha une jambe. - Situation réelle. Cette fois, le vent était encore plus fort mais avec des sortes de flocons de neige tièdes, elle ne voyait presque rien, elle se concentra sur la musique, Charlotte n’avait pas le choix. Heureusement qu’elle avait fait un peu de danse au centre culturel, cela l’aidait à enchainer les mouvements. 

Elle tua quatre loups. En observant l’écran, elle remarqua que d’autres personnes se battaient plus loin dans la neige, d’autres bêtes approchaient. Elle demanda ; - Et après, qu’est-ce que je fais ? - Vous survivez jusqu’à ce que les soldats vous trouvent. Certains d’entre vous sont restés des semaines aux pays des loups avant de rencontrer les soldats, d’autres, n’en sont jamais partis et se cachent. Pour réaliser votre souhait vous devez vous rendre au laboratoire et seuls les soldats peuvent vous aider. Cette fois, il y avait six loups noirs, elle commença à se battre, l’armure résistait aux morsures et griffures mais il fallait faire attention de ne pas se faire démembrer, ou attaquer au visage. 

Subitement, une fine forme blanche surgit de sous la neige et lui mordit la jambe pour l’entrainer et la tuer à la gorge. Charlotte suivit la scène sur l’écran. La bête blanche se saisissait de sa cape mais le vêtement se mettait à disparaître en même temps que le corps de Charlotte, rendant la forme furieuse qui partait s’attaquer à d‘autre « invités ». C’était à la fois de la simulation et des situations réelles, comme si les bêtes dans le jeu avaient une vie propre. - On recommence, il ne reste que quatre minutes. Charlotte expédia les quatre premières bêtes, et se prépara à l’attaque de la forme blanche, qu’elle évita, un loup noir attaqua l’animal blanc et le tua, Charlotte se fit mordre et entrainer par les autres. La séance n’avait duré qu’une trentaine de secondes. - On recommence. 

Elle ne s’en sortait pas, à chaque fois que le loup blanc (elle arrivait à distinguer un peu mieux) se faisait attaquer, elle aussi se faisait déchiqueter par les noirs, ils étaient trop nombreux. Par contre, Charlotte souriait en se voyant mourir, la bête blanche se jetait sur elle pour voler sa cape et s’enfuir, et hurlait de désespoir quelques secondes après, alors que son trésor disparaissait. La fois suivante, elle avait cru gagner, en blessant seulement Charlotte et en volant le vêtement, mais un loup noir s’était chargé d’achever la jeune fille. Ces bêtes surgissaient de partout, impitoyables et sauvages. Il aurait fallu qu’elle rejoigne un autre combattant, mais ils semblaient loin dans la tempête. La voix prononça ; - Il n’y a plus de temps, êtes-vous prête ? Charlotte resta figée, c’était quoi ce jeu, elle cria ; - Il y a trop de loups, je n’y arrive pas ! Il n’y eut pas de réponse. Charlotte pensa qu’elle allait jouer, perdre, et se réveiller dans son lit. Tout cela était de la simulation. Ou bien, elle reviendrait dans le vaisseau et irait manger des glaces dans la salle d’à côté. La pièce devint soudainement toute noire, puis le sol se mit à vibrer. 

Charlotte recula contre un des murs en cercle, une trappe immense s’ouvrait lentement, dévoilant une tempête de neige sous le vaisseau. Charlotte distingua les pointes des sapins qui se secouaient dans les rafales. C’était hyper réel. Elle se mit à trembler, la poitrine comprimée de terreur. - Attendez ! Je… Je ne veux plus ! Il n’y a pas moyen de survivre à ces loups, je vais mourir ! - Nous ne sommes pas encore retourné dans votre monde, ne vous inquiétez pas. Dès que vous mourrez, vous vous retrouverez dans votre lit. Mais nous pouvons vous renvoyer dès à présent. Le froid était si réel, glacé et douloureux, Charlotte était terrifiée. - Mais, je vais avoir mal ? Je veux dire, si je meurs ? - Certains se sont retrouvés blessés, et ont errés dans la souffrance et la peur durant plusieurs nuits, avant de se suicider. D’autres ont réalisé leur souhait, pour souffrir par la suite dans le vrai monde. - Je veux rentrer ! - Bien entendu. La trappe commença à se refermer. Charlotte entendit des hululements de bêtes et des cris de souffrances monter d’en bas. Tout semblait si réel. Cela voulait dire que les désirs pouvaient aussi devenir réels ; changer de vie, changer tout court ! Elle hurla ; - J’ai changé d’avis, j’y vais ! - Oui, ou non, ensuite, c’est terminé. - Oui ! 


Le sol s’ouvrit si vite qu’elle en eut le souffle coupé. Charlotte se retrouva en train de chuter dans le vide, secouée par les rafales. Elle n’eut pas le temps d’avoir peur, tant elle eut mal au premier contact avec un arbre, son corps frappa les branches des sapins, les brisant, alors qu’elle se dirigeait vers le sol à toute vitesse. Elle n’avait pas pensé à rengainer son épée et la serrait de toutes ses forces dans ses mains. Heureusement, son armure la protégeait des griffures et des chocs, mais sa tête pouvait s’arracher à tout moment. Elle tomba lourdement dans la neige, et aussitôt, son sang se figea dans ses veines. Un loup poussait un long chant de mort dans la forêt, appelant ses frères pour le festin. 


CHAPITRE 

Les loups arrivèrent ; quatre de front, ils venaient de surgir d’une butte sur sa gauche, plus une demi-douzaine qu’elle voyait cavaler dans sa direction, soulevant des nuages de neiges malgré le vent qui tourbillonnait. Elle leva son bouclier, en essayant de se souvenir où était cachée la bête blanche. Le bruit était infernal, Charlotte se trouvait en plein champ de bataille. 

Bien qu’isolée dans une petite clairière, elle voyait tout autour d’elle des combats entre hommes et loups. Des troupes de chevaux passaient en faisant résonner le bruit de leurs sabots, des trompes beuglaient, le sifflement des flèches fendaient l’air et, surtout, les cris des hommes et les grognements de rage des bêtes la bouleversaient de peur. La musique venait de débuter dans ses oreilles, les loups attaquèrent. Charlotte en tua deux, trancha la patte du troisième et brula la face du dernier, elle se tourna vers la troupe suivante. Déjà, du coin de l’œil droit, elle voyait arriver d’autres meutes. Elle repéra un soldat qui se battait à moins de cinquante mètres. Charlotte partit en courant dans sa direction. 

Du haut d’un sapin,  le loup blanc lui tomba dessus comme un paquet de neige, elle s’écroula en allumant son bouclier, la bête bondit vers l’arrière et se glissa sous le tapis neigeux pour disparaître. Charlotte pu poser un genou sur le sol et brandir son épée. Elle tira deux fléchettes dans la gueule d’un monstre noir, un autre lui attrapa l’épaule de ses crocs, elle réussit à lui trancher le crâne en deux d’un coup d’épée vers l’arrière, puis elle se releva et fouetta l’air de sa lame en tournant sur elle-même. Ils étaient une bonne dizaine à la cerner. Alors qu’ils se jetaient à l’assaut et qu’elle les repoussaient des flammes de son bouclier et des coups d’estocs et de pointes de son épée, elle vit que le loup blanc venait d’être débusqué, les noirs semblaient lui en vouloir. Il tentait de s’enfuir mais quelque chose retenait sa patte arrière dans la neige. Il était pris au piège. 

Charlotte était dans sa danse, les notes resonnaient dans son masques, les images s’affichaient, elle frappait et se mouvait sans réfléchir tout en se rapprochant du loup blanc, laissant des cadavres noirs couvrir la neige. Les attaques cessèrent, la neige continuaient de tourbilloner, rendant toute chose invisible et flou, le loup blanc ne bougeait plus. Charlotte se pencha sur le fil accroché à sa patte et eut un choc en se rendant compte que ce qu’elle voyait avait la forme d’un pied humain, aux ongles longs et racornis, noirâtre de crasse. 

La chose se réveilla en la sentant près d’elle et se secoua si violement pour arracher le piège, que Charlotte entendit le crac d’une fracture au niveau de la cheville, elle releva la tête et tomba sur des yeux clairs et brillants de douleurs dans un visage d’adolescent tout aussi sale. Ses cheveux blonds et poisseux étaient recouverts d’une tête de loup blanc, et son corps en recevait l’épaisse fourrure. Il avait dans ses mains des armes tranchantes faites d’os de mâchoires et s’en servait pour éloigner ses adversaires. Elle l’entendit grogner de panique lorsqu’un des loups surgit par derrière, Charlotte le repoussa du feu de son bouclier, tua l’assaillant et sectionna le lien qui retenait l’humanoïde avant de reculer de quelques pas. Celui-ci tourna un regard de rage dans sa direction et avant qu’il ne lui bondisse dessus, elle avait ôté sa cape pour la lui jeter. La Bête blanche resta interloquée, serra la cape sous sa fourrure, et s’enfuit en courant à plat ventre, laissant un long sillon taché de sang dans la neige. 


Un loup noir jeta Charlotte contre un arbre, son bras était coincé, impossible d’utiliser son bouclier, elle tira ses fléchettes, et bascula en arrière pour tomber sur le dos. Elle ne voyait plus le ciel fouetté de neige, les masses noires des animaux sauvages bouchaient sa vue. Ils étaient au-dessus d’elle. Les fléchettes partaient en rafales de son poignet au son des notes répétitives du piano dans sa tête, les bêtes s’écroulaient sur elle, mais d’autres fouillaient pour l’atteindre. Elle entendit crier « À l’aide ! À  l’aide ! ». Elle creva l’œil d’un loup, puis son arbalète émit un petit clic sinistre, elle était vide. La gueule d’un loup s’ouvrit sur son masque, elle sentit son souffle chaud empli de chair putride, le sang gicla sur son visage, brulant et épais, puis le ciel réapparut. 

Le loup blanc volait au-dessus des autres, sautant de branches en branches, tranchant la chair de ses os de mâchoires, il les tua tous. Charlotte se releva en titubant, s’appuyant sur son épée, le garçon sauvage la guettait, inquiet. Elle ressentit quelque chose de fort dans ses yeux, et lui fit signe que ça allait. Elle avait froid, tout était calme à présent. La nuit tombait, les trompes résonnaient au loin. Les soldats avaient sonné la retraite, sans doute poursuivis par les loups. 


L’adolescente fut prise de frissons et la bête blanche se rapprocha d’elle, lui tendant la cape chauffante. L’odeur du garçon était insoutenable et il était nu sous sa fourrure mal ajustée. Elle le remercia, gênée, et, finalement réchauffée par son geste, lui rendit la cape. Le garçon loup fit une sorte de grimace qui ressemblait à de la satisfaction puis il lui fit signe de la suivre. Charlotte commença à marcher dans le sillon que faisait le corps de l’adolescent en rampant à moitié dans la neige, son pied trainait maladroitement derrière lui, visiblement brisé de l’intérieur, et du sang souintait des morsures qu’il avaient subies. Soudain, elle se souvint des cris qu’elle avait entendus et changea de direction. 

Elle trouva la jeune fille allongée contre un arbre. Elle était enroulée dans sa grande cape blanche afin de recevoir sa chaleur, mais ses yeux tremblaient tout de même. La cape se remplissait de rouge au niveau de la poitrine. Elle était en train de mourir. Charlotte s’agenouilla, elle aussi frissonnait de tous ses membres. Elle essaya de soulever la cape, la jeune fille chuchotait ; - Je voulais réussir, je voulais changer. - Attends, lui dit Charlotte, je vais t’aider, les soldats vont venir nous chercher. La main couverte de sang jaillit de sous la couverture pour saisir son poignet ; - Est-ce que c’est un rêve ? Est-ce que c’était vrai ? Charlotte secoua la tête, ne sachant que répondre. - Je ne sais pas, tu vas te réveiller dans ton lit. - Je n’étais pas dans mon lit. 

Elle toussa, et tira sur son col pour montrer sa gorge violacée d’une marque circulaire. - Je m’étais pendue, la corde a cédé et je… je me suis réveillée dans le vaisseau. Et maintenant, je vais vraiment mourir. - Non, attends, comment t’appelles-tu ? - Fatima, je voulais devenir la plus grande DJ du monde. - Je vais aller chercher les soldats, ne perds pas espoir. Fatima fit non, deux fois de suite, et décéda. Ses yeux étaient restés ouverts. Charlotte en fut horrifié, son visage se recouvrit de larmes. La neige se mit à tomber de plus en plus fort, faisant disparaître le corps de la jeune fille sous son linceul blanc. Charlotte tendit sa main pour dégager le visage et fermer les yeux de l’adolescente, il n’y avait plus rien, juste le tronc d’arbre mouillé et noir. Fatima avait fondu dans la neige. Elle sentit quelque chose la tirer vers l’arrière, le garçon-loup était revenu la chercher. Charlotte essuya ses larmes et lui envoya un sourire, auquel il répondit d’une mimique drôle, à la fois surprise et incrédule. Il repartit devant elle, et elle se dépêcha de le suivre. 


CHAPITRE


 Il faisait de plus en plus noir, elle ne voyait plus la bête blanche devant elle, se fiant aux bruits et aux grognements pour avancer quand, tout d’un coup, ils sortirent de la forêt. Une grande lune presque ronde recouvrait la neige de son éclat, faisant s’élever des vapeurs phosphorescentes du sol laiteux de la petite clairière qu’ils venaient d’atteindre. En son sein, se trouvait une petite maison noire accolée à une grange tout aussi sombre. Deux fenêtres étaient éclairées d’un jaune mouvant et une fumée verdâtre sortait de la cheminée sur le toit. Le loup blanc lui désigna la porte de la maison en poussant une grimace. Il se laissa tomber sur le flanc, ses yeux devenaient vitreux. Sa course dans la nuit avec son pied cassé l’avait anéanti. Charlotte se pencha et réussit à le saisir sous les bras. Il sentait vraiment très mauvais, elle le tira jusqu’à la maison et frappa à la porte. Le battant grinça vers l’intérieur, une odeur pestilentielle, de mort et de maladie la frappa au visage. Un homme – ou une femme – entièrement couvert d’une bure de tissus marron, la capuche rabattue assombrissant son visage, se tenait devant elle. Il parla d’une langue inconnue, faisant non de la tête en désignant le sauvage. Charlotte fit de grands yeux, elle était épuisée, elle ne comprenait rien et le garçon pesait dans ses bras. L’homme lui fit un signe, tournant ses doigts près de son oreille en répétant ses mots. Elle comprit qu’il parlait de la molette de son masque de ski et la tourna. Il continua de parler et au bout de quelques clics, sa langue gutturale et étrangère se transforma en français. Il répétait ; - Vous ne pouvez pas entrer, c’est interdit. - Pourquoi ? - J’ai une femme et un fils malade, je ne veux pas d’ennuis avec les soldats. On entendait ses dents qui se déchaussaient grelotter dans sa bouche, comme des osselets dans un bocal de verre. - Vous allez nous laisser mourir de froid ? Est-ce que vous venez du vrai monde vous aussi ? - Vous posez toujours les mêmes questions…. Et il fait aussi froid dedans que dehors, nous n’avons plus de bois pour nous chauffer. - Ce garçon est blessé, il faut l’aider. L’autre éclata de rire, ce qui effraya Charlotte car cela ressemblait plus aux grincements rouillés de vieux wagons dans une mine de charbon qu’au chant cristallin d’une jeune fille. - C’est un loup. Ils nous tuent, nous les tuons, il ne rentrera pas ici. Charlotte essaya de regarder à l’intérieur de la maison. Faite d’une seule pièce, elle était emplie d’une fumée répugnante, le froid régnait, un buisson humide brulait dans la cheminée sans pour autant dégager de chaleur. Deux boules de tissus marron indiquaient la présence d’êtres humains contre le mur en face. Elle demanda : - C’est quoi ce feu ? Pourquoi sent-il mauvais ? - Le froid ravage les bronches de mon fils, la fumée de cette plante endort la douleur et l’aide à dormir. Charlotte sortit son bouclier de derrière son dos et l’actionna. Aussitôt une chaleur se diffusa, éclairant la pièce et faisant frémir les ombres allongées dans un coin. - Je peux vous chauffer, si vous nous aidez en attendant que les soldats nous trouvent. Je leur dirais de ne rien vous faire. Et ce jeune homme a besoin de soins. Même si elle ne voyait pas son visage, elle ressentit la magie que produisait son bouclier sur son hôte. Il inclina la tête et l’invita à entrer. Charlotte laissa le garçon sauvage contre la cheminée et marcha instinctivement vers les corps recroquevillés, pour disposer le bouclier près d’eux et régler sa chaleur. L’obscurité se rétracta dans une lumière chaude et sanguine. Elle vit deux moignons de mains recouverts de bandages se tendre vers le feu magique et sursauta. L’homme s’approcha d’elle ; - Nous sommes des lépreux, mais vous, les esprits, vous ne risquez rien. Par contre, le loup, là…  Elle déglutit en comprenant que les odeurs venaient de ses chairs putréfiées, mais, elle aussi commençait à sentir la chaleur l’envahir et la combler de lassitude. Sa bouche resta fermée, elle était morte de fatigue, et pourtant, des centaines de questions se bousculaient dans sa tête. Charlotte se trouvait-elle au moyen-âge ? Combien de temps allait chauffer son bouclier ? Pourquoi disait-il qu’elle était un esprit ? Et pourquoi ne risquait-elle pas d’attraper la lèpre ? Mais surtout, elle pensa avec tristesse et horreur ; est-ce que Fatima était vraiment morte ? Ses yeux étaient de plus en plus lourds, cela venait de la fumée, comme une drogue qui l’endormait. Elle se cala à côté du garçon-loup contre le mur, voyant que l’homme restait près d’elle, attendant quelque chose, elle lui demanda ; - Est-ce que je vais disparaître ? Elle sentit le sourire dans sa réponse : - Vous posez toujours les mêmes questions. Vous pouvez dormir, je veillerai sur vous, au cas où le loup se réveillerait.  Elle ouvrit la bouche pour lui dire de ne pas s’inquiéter mais ce fut comme si du Marshmallow tiède et faisandé l’emplissait, l’empêchant de parler. Glissant et brulant le long de sa gorge. Elle toussa à s’en décrocher les poumons, l’effort l’épuisa encore plus et ses yeux s’emplirent d’une profonde nuit. CHAPITRE Durant son sommeil, les cauchemars se bousculaient dans sa tête, elle revivait la bataille, voyait le corps ensanglanté de Fatima, puis elle marchait dans la forêt, ses jambes s’enfonçant jusqu’aux genoux dans la neige et elle grelotait. Elle avait de plus en plus froid, l’odeur de la mort emplissait ses narines et brulait sa langue, quelqu’un la secouait, elle ouvrit les yeux et retint un hurlement de terreur. Elle se trouvait toujours dans la cabane enfumée et, à la lumière rougeoyante de son bouclier, voyait le vieux lépreux recroquevillé à quelques mètres d’elle. Il sembla cacher quelque chose sous sa longue robe noire, mais rien ne paraissait sur ses traits plongés dans la nuit de sa capuche, si ce n’étaient le reflet vitreux de ses pupilles malades. À nouveau, elle fut bousculée, et se rendit compte qu’il s’agissait du jeune garçon tout près d’elle. Il était couvert de fièvre, et grelottait tel un damné, ses yeux à semi-ouverts, emplis de douleur. Charlotte remarqua qu’un bout de sa cape dépassait de sous la fourrure dont le sauvage se recouvrait, elle la tira lentement pour la déplier. Aussitôt, une douce chaleur se diffusa de chacun de ses poils de fourrure blanche, elle en recouvrit le garçon qui écarta alors les paupières de soulagement, dévoilant ses grands iris bleus comme les flammes d’un gaz stellaire. Ils étaient à quelques centimètres l’un de l’autre, les yeux dans les yeux, et Charlotte ressentit le ressac d’une vague dans son corps, un bousculement intérieur violent et doux, une sensation de bonheur qui gonfla et pétilla, l’espace de quelques secondes, alors qu’elle se laissait emporter dans son regard bleu où baignait la gratitude, ça la paralysa d’un plaisir honteux. Il déplia son bras doucement et se saisit de sa main de ses longs doigts râpeux, ce qui électrifia l’adolescente. Son visage exprimait plus que des remerciements ; un étonnement béat et sincère, une transe contenue qui faisait presque peur à son esprit abrupte et non éduqué aux rapports humains. La montée de température de son corps le fit se rendormir lentement. Charlotte ferma les yeux, elle aussi, abasourdie par le sommeil et les drogues de la fumée. Elle marchait à nouveau dans la neige, mais cette fois, celle-ci montait jusqu’à son col, glissant dans sa poitrine, pénétrant ses manches, coulant dans ses bottes et glaçant l’intégralité de sa peau, le froid était carrément brulant et elle s’extirpa du sommeil en gémissant et en claquant des dents. Elle sursauta en voyant l’ombre du lépreux reculer d’un bond contre le mur, pour se recroqueviller telle une bête dans sa carapace. La fumée se dissipait, le feu s’était tari, les deux autres habitants de la chaumière dormaient d’un sommeil sans heurt, et elle tremblait par saccade. Le garçon en avait été réveillé et d’un geste maladroit, il étira la cape pour la recouvrir à son tour. Ils se pressèrent l’un contre l’autre dans cette tente de feu, elle sentait sa peau nue sous sa fourrure palpiter de fièvre. Ainsi, ses yeux brillaient, sa plaie le faisait souffrir et s’était infectée, mais le fait que les deux jeunes gens se tiennent serrés l’un près de l’autre, les réconfortait et les apaisait. Cette fois encore, Charlotte sentit le feu bienheureux des sentiments gonfler dans ses veines. Le garçon semblait ronronner, serrant et relâchant ses doigts autour de son poignet, comme les griffes d’un chat dans un pull de cachemire. Elle se rendormit alors, comme soulée de confort, sachant, que cette fois, elle n’aura plus froid. Les loups noirs l’attaquaient, elle essayait de les frapper de son épée, mais ses bras étaient collés à son torse. L’un des animaux se colla à son dos, elle vit ses crocs s’écarter sur sa gorge et sentit son haleine la happer, puis le sang envahit son épaule,, chaud et collant, visqueux et épais. Bouillant, il traversait ses vêtements, le loup gigotait, se secouait, grognait, elle ouvrit les yeux. Le lépreux se tenait devant elle, une lance entre les mains, et la pointe de cette lance, plantée dans le corps du garçon qui convulsait, bavant du sang, Charlotte poussa un cri de terreur et se releva, elle ramassa son épée et frappa l’homme malade à l’épaule, tranchant sa bure et faisant tomber la lance vers l’arrière. En sortant du flan du jeune homme, la pointe fit jaillir encore plus de sang. Horrifiée, Charlotte colla la cape sur sa plaie, qui s’imbiba à une vitesse folle du liquide poisseux. Le garçon eut la force de la serrer et de la lier dans son dos, il se traina à quatre pattes vers la porte. - Comment un humain peut-il protéger un loup ? Le lépreux s’était relevé, entouré de sa famille. Les trois êtres tendaient des armes au fer usé dans la direction du sauvage, qui, pris de faiblesse, venait de s’affaisser au sol. Charlotte se jeta sur son corps pour le protéger. - Non, pitié, ne le tuez pas ! - Tant pis pour vous, Hurla l’hôte, vous mourrez avec lui ! Ils avançaient sur elle, bien décidés à les transpercer tous deux sur le plancher gras. - Attendez, cria la jeune fille, si vous me tuez, vous perdez le bouclier ! je pars, je vous le laisse. L’ancien barra de son bras l’élan de son fils et de sa femme. Charlotte en profita pour soulever le garçon et le trainer dans l’aube glacée du dehors. Elle réussit à rejoindre l’orée de la forêt et s’écroula sur un tapis de feuilles gelées. Les lépreux avaient refermé leur porte, les oiseaux piaillaient, le froid piquait et le garçon haletait en se tenant le flan. Sa cheville avait doublé de volume, prenant la teinte et l’odeur d’une aubergine pourrie. Un hululement résonna, glaçant le sang de Charlotte, puis un autre, elle avait gardé son épée et se redressa, la panique faisant trembler tout son corps, prête à s’effondrer devant le premier loup noir qu’elle verrait. Mais ce fut une meute de grands loups blancs à la fourrure épaisse et scintillante comme du verre qui s’égaya subitement autour d’elle. Ils devaient être dix, immenses, leur dos arrivait aux épaules de l’adolescente. Ils l’ignorèrent et posèrent leur truffe sur le garçon en gémissant et en le léchant, puis mordirent à plusieurs sa fourrure et réussirent à le soulever du sol pour l’emmener. Les loups se déplaçaient vite. Charlotte se décida, et partit à leur suite, aucun d’eux ne s’inquiétait d’elle. Elle courait en sautant par-dessus les buches moisies, les flaques de boues, en évitant les arbres et les rochers recouverts de mousse. Très vite, elle ressentit un point de côté, le froid brulait ses bronches et ses jambes lui faisaient mal, elle s’arrêta quelques secondes pour reprendre son souffle. Quand elle releva les yeux, elle les avait perdus. C’est à ce moment qu’elle entendit une voix rauque ; - Là, un esprit, attrapons-le ! Elle tourna la tête et vit une troupe de cavaliers à une centaine de mètres entre les arbres. Ils portaient des armures d’argent qui flamboyaient dans la clarté naissante et l’un d’eux tenait une hampe à l’oriflamme brodé d’une dague noir sur un soleil rouge. Charlotte resta paralysée, puis elle se remit à courir dans la direction qu’avaient prise les loups. Le bruit des sabots qui s’emballent gonfla dans son dos comme une avalanche de rocher contre des tambours, elle lança ses jambes de toutes ses forces pour aller plus vite, son cœur allait exploser, ses lèvres s’enflammaient de l’azote qu’elle recrachait, les branches fouettaient ses yeux et sa gorge. Elle voulut tourner le visage pour voir où étaient ses poursuivants, elle eut juste le temps d’apercevoir l’énorme poitrail d’un destrier, avant de recevoir un choc dans le haut de la tempe qui la propulsa à plusieurs mètres de distance. Charlotte eut une dernière pensée pour le garçon loup, elle revit ses grands yeux d’azur clair, tel un feu bleu vibrant, puis elle perdit connaissance. CHAPITRE Elle ne s’éveille pas dans son lit. Le rêve n’est pas fini. Charlotte pense être retournée dans le vaisseau. La salle au sol de porcelaine opaque est immense, le plafond monte comme une bulle faite d’un grand miroir, reflétant tout ce qui s’y trouve en l’arrondissant. C’est très lumineux, il y a des centaines de chaise en plastique orange, admirablement rangées les unes à côté des autres, comme dans une grande salle d’attente. Dans son dos, le miroir rond ferme la salle et, devant elle, des murs de vitres transparentes, avec, dans la pièce attenante, des hommes en blouses blanches qui s’affairent sur des tables d’inox et des écrans de tous styles, certains ressemblent à des téléviseurs de l’époque du noir et blanc, d’autres sont transparents. Charlotte pense à ce que lui a dit la voix dans le vaisseau ; « Le laboratoire ». Elle distingue une estrade en verre noir et, sur cette estrade, une grande toile luminescente descend du plafond, comme un écran de cinéma, sauf que sa surface semble mouvante et laiteuse, comme du coton humide, ce qui rend sa blancheur encore plus blanche. Attirante. Il y a quelque chose d’organique sur, et même, à l’intérieur de cet écran. Parfois, des images y surgissent, et alors, un son vrombit emplissant l’air, faisant exploser les particules et pénétrant sa peau, même à travers la vitre. C’est un écran vivant, on dirait qu’il respire, ou s’exprime. Charlotte est hypnotisée. On voit des scènes de concert, et une musique électronique blindée de basses résonne quelques secondes, tout devient noir, Charlotte le sent dans sa gorge, puis ce sont des voitures de courses dans le désert, le bruit de leur moteur ressemble à du tonnerre. L’écran redevient blanc, effrayant, il continue de palpiter dans un silence pesant. Elle est assise sur une des chaises orange, la salle autour d’elle encombrée d’une grande solitude où le moindre son résonne. Est-ce que les gens viennent regarder des films ? Mais l’écran n’est pas exactement face aux rangées de chaises. Elle commence à ressentir des douleurs, le froid, l’appréhension qui la ronge. Il y a le bruit d’une porte qui résonne au loin, des pas qui claquent sur le sol d’une profondeur de nuit, elle entend des voix sans les comprendre. Sa main tâtonne sur le côté de son masque et la traduction se fait. Deux petites silhouettes floues trainent une troisième par dessous les bras, la tête avachie. Ils arrivent de très loin et se dirigent vers les rangs de chaise. Charlotte frémit de peur, elle a reconnu les armures et les casques d’argent des soldats qui l’ont poursuivie dans la forêt. L’un d’eux laisse trainer le bas d’une longue lance, mais ils ne semblent pas la voir, pourtant seule être vivant assise sur une chaise. Leurs paroles résonnent le long du plafond pour revenir vers elle, par l’autre côté de la salle. - La Comtesse était furieuse. - Dire qu’on le prenait pour un traitre. - Un sorcier ! Les villageois voulaient le bruler. - Mais pourquoi s’est-il déguisé comme un gueux ? Encore un peu, et on mettait à mort un esprit. Tu imagines ? - La catastrophe. - Il a parlé ? - On l’a passé à la question, avant de se rendre compte de… qui il était. - Hollala, et ? - Si tu savais… - Allez, dis-le moi. - Il a raconté qu’il vole, dans son monde, et qu’en contrepartie, il boit du sang. Chaud, du sang chaud. - Il vole ? Dans les airs ? - Oui, et il ne veut plus. C’est pour ça qu’il est revenu ici. Il cherchait sa fiancée, aussi. Je crois qu’il parle de ces prisonniers secrets que l’on garde au Château. Il parlait aussi de traverser l’écran dans l’autre sens. - L’écran ? - C’est le mur blanc qu’est là-bas. - S’ils se mettent à revenir, on ne va plus s’en sortir. - Oui, la Comtesse a interrogé les savants, ils hésitent, c’est la première fois. Ils nous ont dit de le ramener. - Donc, on le laisse, là ? - Il a les genoux brisés, les pieds écrabouillés, les ongles et les dents arrachées, que veux-tu qu’il fasse ? Charlotte entend le bruit d’une chaise qui racle sur le sol. Ils y déposent leur prisonnier, et repartent vers l’obscurité du fond de la salle. Elle se lève, transie de terreur, et parcourt la centaine de mètres qui la sépare du jeune supplicié. En la voyant, il ouvre de grands yeux horrifiés, ses cheveux sont sales, ses traits défigurés par les coups, son être recroquevillé, déformé, il bave du sang, elle a envie de vomir, mais ne peut se retenir de le contempler, de chercher des réponses sur son visage. Des bribes de phrases sortent de ses lèvres gonflées et déchirées ; - Non, non, ça fait trop… trop mal… trop mal… Elle se met sur un genou et prend délicatement une de ses mains enflées aux doigts retournés. - C’est fini, ils ne vont plus te torturer. Je… je crois. Une grimace en forme de sourire déforme sa bouche. Il fait non de la tête en bredouillant ; - Pas la… torture. La… la malédiction… Une voix spectrale tonne dans la salle ; - Charlotte Robichaud ! C’est à vous. Elle se retourne, un des savants a ouvert une porte vitrée et la regarde en attendant qu’elle vienne. C’est à elle. Le garçon souffre atrocement, mais il a la force de faire à nouveau « non » de la tête en gémissant. Charlotte a envie de l’aider, de l’écouter, doit-elle s’enfuir ? La voix résonne à nouveau, douce et rassurante. - Charlotte ? Ne vous inquiétez pas, pour ce jeune homme nous allons le renvoyer chez lui, sain et sauf. Venez. Vous aussi, vous devez rentrer chez vous. Elle détourne le regard du corps martyrisé, et avance telle une automate vers la porte vitrée. Le savant lui tend la main. - Bonjour je suis le docteur Martin. - Bonjour… La voix de Charlotte est toute fluette, il la rassure d’un sourire paternel, ses yeux inspirent confiance. - Venez avec moi. Elle le suit, ils traversent la salle, montent sur l’estrade, l’écran se met à vibrer, renifler, comme s’il l’explorait. Charlotte est prise de frissons. Il y a un socle rond de verre noir, d’un mètre de diamètre, une moitié sur l’estrade, et l’autre, dans l’écran. Le docteur invite Charlotte à grimper dessus. Elle hésite, et demande ; - Je peux dire non ? - Evidemment. Venez voir. Ils font le tour de l’écran. Derrière, tout est sombre, poussiéreux, des câbles pendent du plafond, des vieilleries trainent sur le sol, on se croirait dans un grenier. La toile de l’écran pend mollement, son image est sombre et Charlotte reconnaît sa chambre, son lit, dans lequel elle se voit dormir. La fenêtre est ouverte, faisant voleter le petit rideau blanc. Le docteur Martin attire son attention ; - Mais, attention, nous ne reviendrons plus jamais vous chercher. - Ce monde, ou vous m’envoyez, c’est quoi ? - C’est le votre, mais, vraiment. - Comment ça ? - Vous venez ? Ou pas ? Charlotte soupire, l’endroit est trop sombre, triste et humide, elle veut revoir le grand mur blanc, elle fait oui de la tête. Tout en suivant le savant, elle demande ; - C’est dangereux ? - C’est la vie, la même qu’avant. Vous risquez de souffrir, si vous ne faites pas ce qu’il faut. Mais vous saurez, à ce moment-là, quoi faire, et vos douleurs disparaitront. Cela sera la malediciton. Par contre, si vous résistez, n’oubliez pas une chose, les douleurs les plus fortes sont celles qui restent en dehors de votre corps. Si vous resistez, ce ne sont pas vos douleurs qui disparaitront, mais ceux que vous aimez. Ils sont devant l’écran, il l’invite à monter sur le socle. - Mais, alors, si c’est pour souffrir, c’est quoi la différence. - Votre vœu. Elle hésite encore, mais ce mot magique la fait monter sur le socle. Elle pense à toute vitesse ; « Vite un vœu, c’est quoi ? Lequel choisir ? » Il la pousse délicatement vers l’écran, et elle sent une douce chaleur la saisir, l’attirer, irrésistiblement. - Attendez, je n’ai pas fait mon vœu. Elle disparaît dans une masse blanche à la fois liquide et cotonneuse, chaude et tendre, merveilleuse… CHAPITRE Elle frissonna, ouvrit les yeux, on aurait dit un cadavre. Allongée sur le dos sous son drap froissé, les deux mains le long du corps, le visage face au plafond blanc, Charlotte était dans sa chambre. Elle redressa légèrement la nuque et ressentit un aiguillon de douleur derrière les yeux, le jour gris au dehors envoyait sa clarté maussade en bondissant sur les murs blancs. Au bout de ses jambes, ses deux pieds sortaient du drap. Charlotte les observa curieusement, ils étaient tout plat, fins, ses orteils séparés les uns des autres, comme épanouis et racés, un bruit résonna contre le mur et elle se réveilla complétement. « Ma mère va me tuer ! » Elle l’entendait s’activer dans l’appartement, elle avait dû ouvrir quelque part, ce qui avait fait claquer le battant de la fenêtre de la chambre de Charlotte. Si sa mère voyait qu’elle l’avait laissée ouverte toute la nuit, en plein hiver, cela être la fin du monde ! Charlotte se leva précipitamment, et faillit s’étaler sur le sol. La chambre avait tangué au moment de se dresser sur ses deux jambes, et elle avait manqué se vautrer en faisant son premier pas. Ce n’était pas dans sa tête, comme si elle avait bu ou quoi, ou bien que le sang soit resté trop longtemps derrière son crâne, non, cela faisait plutôt comme un déséquilibre dans ses jambes, ses bras et même dans son buste, mais surtout, sa vision était différente. Elle s’avança jusqu’à la fenêtre et c’est en prenant la poignée dans sa main qu’elle se rendit compte qu’elle voyait de plus haut, comme si le cadre de la fenêtre était descendu d’une quinzaine de centimètres durant la nuit. Le vent du dehors la fit trembler, le ciel était gris et vide. Ses yeux dévièrent vers le firmament, il n’y avait rien d’autre que l’habituelle couverture terne de ce coin perdu de France. Sa mère, Fabienne, entra dans la chambre, Charlotte se tourna vers elle et resta stupéfaite. CHAPITRE Fabienne avait toujours vécu à Bersach. Enfant, ses parents avaient un petit appartement dans le centre. Son père travaillait à la gare, et sa mère, à la maison, comme elle disait. Fabienne regrettait leur appartement dans cette petite ruelle moyenâgeuse du centre, collée juste derrière la cathédrale. Elle avait sa chambre seule, ses deux petits frères dormaient dans des lits superposés agencés dans une sorte de placard au milieu du couloir. La fenêtre de sa chambre donnait sur une avancée de toit et, dès ses quatorze ans, Fabienne savait comment rejoindre une lucarne menant à une cage d’escalier d’un immeuble voisin. Au collège, elle ne faisait pas grand-chose, rêvait d’être coiffeuse, ou manucure, et trainait avec des redoublantes. Les fins de semaines, quand elle faisait « le toit », elles se retrouvaient dans des bars autour de la gare. Fabienne s’acoquina avec une bande d’arabes, elle s’habillait en punk mais écoutait de la new wave, ils fumaient des pétards et passaient des nuits fabuleuses dans des bals de villages, ou lorsqu’ils sortaient au Club 88, l’immense boite de nuit de la région sur la route de Nancy. Elle avait fini par passer un CAP de maquettiste en architecture, le titre était ronflant, alors qu’il s’agissait de coller des petits arbres sur du carton et, surtout, il n’y avait pas de maquettiste engagé dans les cabinets de cette ville de province. Elle trouva du travail dans la « piétonne », à vendre des chaussures, et sortit avec son patron, mais il était marié et cela ne dura pas. C’était son drame, les hommes mariés. A dix-neuf ans, elle avait réussi à avoir son propre studio, ce qui libéra sa chambre pour ses frères, et surtout, lui amena un petit copain qui cherchait à se loger. Un voyou nommé Karim, il avait quitté sa cité parce qu’il devait de l’argent à tout le monde. Il était bête et presque méchant, mais avait des yeux verts de Kabylie fantastiques. Cela ne faisait pas trois mois qu’ils vivaient ensemble et Fabienne tombait enceinte. Karim continua à jouer le jeu les six mois suivants, il avait vraiment besoin de ce logement, puis il partit faire « un plan » à Amsterdam pour ne jamais revenir. Elle nomma son garçon Saphir, comme le prince, héros d’un dessin animé de son enfance et l’éleva seule, aménageant sa cuisine en chambre d’enfant, quand les hommes mariés venaient la voir chez elle. Au bout d’un moment, elle leur ferma la porte, cela suffisait, elle voulait une vraie relation. Elle allait avoir vingt-sept ans et travaillait toujours en tant que vendeuse. Un peu ronde, une poitrine pulpeuse, des cheveux superbes, un rire qui tintait, tous les commerçants de la ville révaient de l’avoir dans leur lit. Le pharmacien se tapait une libido de malade mais, manque de chance, il avait épousée une fille de famille catholique qui tombait enceinte toutes les années. Il voulait absolument coucher avec Fabienne et déploya la pire des ruses ; il lui fit croire qu’il allait quitter sa femme pour elle. Fabienne y crut, et cela dura deux longues années, de promesses en ultimatums, de ruptures en rattrapages. Amoureuse comme jamais (il la comblait de cadeaux - et de bobards), Fabienne se déchainait dans leur ébats sexuels, avant de le menacer d’aller tout raconter à sa femme. Le pharmacien inventait sa mère malade, puis la mère de sa femme, puis sa femme elle-même. Un jour de violente dispute, il tenta un bluff ; « Donne-moi une année, le temps de m’organiser, et je te jure sur la tête de mes cinq filles, que je divorce et t’épouse dans la foulée ». En vérité, le pharmacien n’avait pas de plan, pire encore, sa femme était enceinte de leur sixième enfant (probablement une fille). Il pensa, sans aucun état d’âme, que ce serait sa dernière année avec Fabienne et compta en profiter, tapant dans le stock de Viagra de son officine. De son côté, Fabienne décida de lui faire une surprise et d’arrêter la pilule. Avec la cadence qui habitait son amant, il ne fut pas difficile pour elle de tomber enceinte. Les mois passaient, la date approchait, le pharmacien songeait à quitter Bersach, une sorte de pressentiment. Il se doutait que Fabienne ferait un scandale, elle l’avait menacé tant de fois. Il comptait s’installer dans une grande cité du sud, ses parents étaient déjà en retraite dans le coin, il disparaitrait parmi les centaines de pharmacies. Sa femme était partante, il s’agissait d’avoir les meilleures écoles pour les enfants. Il n’était pas encore certain de déménager, mais lorsque, les yeux débordants de larmes, Fabienne lui annonça être enceinte de quatre mois, alors même qu’il jouait, dans la catégorie de l’Oscar du meilleur acteur, le rôle du futur père et époux comblé, sa décision fut prise. Il mit sa maison et la pharmacie en vente, ainsi qu’un petit immeuble dont il avait hérité. Il avait déjà repéré une surface à reprendre à Nice, puis, du jour au lendemain, sans prévenir sa maitresse, il quitta la petite ville de l’Est. Fabienne accoucha, et enclencha le scandale, mais il était trop tard, cela se retourna contre elle. Les commerçants la traitèrent pour ce qu’elle était ; une briseuse de ménage, une « maitresse » qui se faisait entretenir (le pharmacien lui avait même offert une Twingo dernier modèle), une putain ! Elle dû quitter son travail - le patron profita de l’affaire pour se débarrasser d’elle avant qu’elle ne pose son congé maternité - et s’installer dans un autre quartier, puis un autre, et finir dans une cité de la périphérie. Son ex-amant était devenu son ennemi. Les rares fois où elle réussissait à le contacter, il la menaçait de poursuites en la traitant de maitre-chanteuse, disant qu’il ne reconnaitrait jamais l’enfant. L’entourage du notable pensait qu’elle l’avait séduit pour lui mettre le grappin dessus, il passait pour la victime d’une folle, arriviste et obsedée sexuelle. Fabienne fut brisée. Elle y avait mis sa vie de femme, de mère, son cœur de midinette qui ne ressemblait plus, à présent, qu’à une sorte de gâteau piétiné dont personne ne voudrait. Ces amies lui disaient « Mais, tu ne t’en doutais pas ? Ton pharmacien était le pire queutard de la région, il avait même d’autres maitresses. » C’est ce qui la mina le plus, sa naïveté. De gentille, elle devint hargneuse, de rayonnante, elle devint terne. Alors qu’elle avait déployé un amour enfantin et sans borne pour son fils Saphir, elle eut un mal fou à faire de même pour sa fille Charlotte. Elle l’aimait, comme toute mère aime son enfant, mais c’était au-dessus de ses forces de faire naitre une complicité entre elle. La petite représentait l’echec de sa vie, sa propre bétise de femme, les regrets. Et Charlotte ne comprenait rien, elle ressentait une sorte de rejet et faisait du mimétisme pour se rapprocher d’elle. Dix années passèrent, le pharmacien dû revenir à Bersach suite au décés de son père. Fabienne se pointa à l’enterrement, la petite au bout du bras, toutes deux vétues pour le deuil. Charlotte était le portrait craché de ses six demie-sœurs, toutes habillées de noir, elles aussi, qui se tenaient près de leur parents devant le cerceuil. En la voyant, le pharmacien poussa un gémissement que sa femme remarqua. Elle fixa alors longuement la petite femme digne et ravagée qui serrait sa fille contre elle, là-bas, dans une allée semée de tombes grises. La petite fille était boulotte, triste, et ouvrait de grands yeux ronds et marrons emplis d’incompréhension. Des yeux qu’elle connaissait par cœur, et son âme se mit à frémir de rage et de pitié. Le lendemain, son ex-amant contacta Fabienne, lui disant qu’il ne voulait absolument pas la revoir, ni sa soi-disante fille, mais qu’il acceptait de lui verser une pension jusqu’à la fin de ses études. Elle tenta de lui arracher des réponses, l’avait-il aimé ? Cet appel était-il lié à des sentiments qu’il éprouvait ? Il lui répondit qu’il regrettait de l’avoir rencontrée, et qu’elle pouvait remercier la foi stupide de sa femme. Cela mina encore plus Fabienne, de se sentir prise de pitié par la femme de l’homme qu’elle avait aimé. De même, elle souffrait du regard qu’il avait porté sur sa fille, le jour de l’enterrement, empli de peur et d’une sorte de dégoût, ce regard que, par bétise, elle essaya de comprendre, prenant inconsciemment son parti. Elle s’était réfugiée dans la bouffe et, un peu, l’alcool- les femmes ont tant de dignité. Le Nutella le matin, l’apéro saucisson le soir. Fabienne avait grossi, perdue de sa superbe, et se trainait sa fille comme un boulet. Il n’y avait pas de reproches, ni aucune méchanceté, seulement du minimum et de la lassitude. Lorsque Charlotte ne trouvait pas sa deuxième basket le matin, elle se faisait traiter d’incapable. Fabienne s’excusait, un peu plus tard, dès que les yeux de sa fille se mettaient à dégouliner. Lorsqu’elle regardait sa fille, petite, ronde, maladroite, elle pensait se voir comme elle-même était ; idiote, mal foutue, ratée, de celle que l’on roule dans la farine. Par contre, lorsque ses yeux se posaient sur son grand fils, Saphir, qui avait hérité des iris d’émeraude de son père, elle aspirait de fierté, et jetait ses mains sur ses joues, comme si le joyau allait disparaître. CHAPITRE Mais ce matin-là, pour la première fois depuis des années, lorsque Fabienne vit sa fille dans son pyjama trop petit, un sourire émerveillé illumina son visage. Il était si beau, ce sourire, autant intérieur qu’extérieur, qu’il fit presque mal à Charlotte. Jamais sa mère ne lui avait souri ainsi au réveil, ni même à n’importe quelle autre moment de la journée. Elle qui pensait se faire assassiner à cause de la fenêtre (il aurait fallu être un ours polaire pour ne pas sentir le froid dans la chambre), sa mère la regardait comme un soleil rougeoyant dans une oasis de palmier. -  Charlotte, ma princesse, comme tu es belle aujourd’hui, lui dit Fabienne. Charlotte se laissa retomber sur son lit. Elle avait vraiment du mal avec son corps ce matin. Elle regarda sa mère avec inquiétude, en pensant « elle à méfu ou quoi ? », puis, demanda ; - Ca va maman ? - Mais oui, tu es une adolescente maintenant, c’est fou, je ne m’en étais pas rendue compte. Fabienne s’assit près d’elle, puis commença à lui toucher la joue, les cheveux, laissant glisser le dos de sa main sur le haut de son bras en disant ; « Tu as même des taches de rousseur… » Charlotte vit son regard s’attarder sur sa poitrine, et se mit à rougir. « Elle est amoureuse ou quoi ? » Elle se leva, se dégageant de l’emprise de sa mère. - Maman, t’es sûre que tu vas bien ? Fabienne sembla se réveiller. - Oui, oui, excuse-moi, ma beauté, je vais te préparer ton petit déjeuner. « Ma beauté ? Carrément ? » Charlotte était sur les fesses. Elle fit une moue de remerciement, puis la regarda partir toute guillerette vers la cuisine. Son téléphone vibra, l’adolescente jeta un œil, c’était Stéphanie ; « Par pitié, dis-moi que t’as fait le DM. » Sté comptait sur elle pour pouvoir recopier. Pas de bol. Elle lui répondit ; « C’est mort. » Sa copine, pianotait plus vite qu’elle pensait ; « Tu veux dire ; on est morte !!! » avec des smileys de corde de pendu à la suite. Le moral de Charlotte fit le bruit d’une pierre au fond d’un puit. Elle regardait son écran, puis remarqua ses doigts. Ils étaient bizarres. Plus que bizarre ! Elle leva la main devant ses yeux. Fine, les ongles parfaits, le poignet comme dessiné, et eut envie de vomir tant elle fut choquée. Charlotte se leva en tremblant, se frotta les yeux, regarda à nouveau, ses deux mains, ses genoux, ses pieds… son cœur commençait à battre très vite, trop, il lui faisait mal. En posant sa main sur sa poitrine, elle sentit son sein et sursauta. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » Elle avait un torse en forme de barrique avec deux ridicule mamelons qui pointaient dessus comme des cônes écrasés, et là, elle sentait la forme d’un vrai sein, imposant et rond, pesant légèrement. Elle marcha vers son armoire et rabattit la porte pour se voir dans le miroir. Elle eut tellement peur qu’elle fit un bond en arrière, puis se retourna et regarda de tous les côtés. Il y avait une autre fille dans sa chambre. Ses épaules se secouèrent de terreur, « ou un fantôme. » Elle regarda à nouveau vers le miroir, prudemment, dégagea sa frange et se fixa dans les yeux. Ses yeux bleus, ses yeux étaient devenus bleus. Elle pencha la tête, leva doucement la main : c’était elle, le fantôme, l’autre fille, et elle portait son pyjama. D’un coup, son rêve lui revint, le vaisseau, les loups, les lépreux, le vœu ! Elle se donna des claques, se pinça, souleva son pyjama pour voir son ventre, tira sur sa chevelure blonde, elle ne rêvait plus. Charlotte fit trois fois le tour de sa petite chambre en sautillant d’excitation, avant de retourner devant le miroir et de se regarder comme une idiote. Elle se mit à sourire, sa bouche était immense, ses lèvres un peu épaisses d’un rose de chair, et dessous, ses dents étincelaient comme du lait frais. Ses yeux aussi souriaient, avec cette drôle de forme, comme ceux des mangas japonais, grands, ouverts, et fins quand elle les plissaient, ses pupilles scintillaient d’un bleu magnifique, arctique, d’azur méditerranéen, d’une teinte vive et profonde. Qui, à chaque battement de paupière, revenaient vous foudroyer. Des yeux difficiles à fixer, mais pas pour Charlotte, au contraire, c’étaient ses yeux à elle ! Dessous, son nez parfait, avec juste un petit masque de tache de rousseur blonde. Blondes comme ses cheveux, comment dire, plus or que blond, mais d’un or presque blanc, cristallin, plantés assez bas, en une ligne parfaite sur son front, d’une épaisseur presque envahissante, au-dessus de ses sourcils couleurs de blé. Son cou était fin, aussi gracile que ses poignets, ses chevilles, ses genoux et ses coudes, d’une harmonie parfaite. Charlotte avait grandi d’au moins quinze centimètres, surtout des jambes, elle montait sur les deux tiers de son corps, mettant ses fesse rondes assez hautes et, même si elle avait la même taille qu’une autre fille, elle aurait toujours les hanches plus hautes. Des jambes de gazelle. Ses épaules avaient la forme sculpturale d’un mannequin de boutique, à la fois rondes et symétriques, quant à sa poitrine, elle alliait la force et la discrétion d’une jeune fille, d’une beauté si parfaite qu’elle pouvait se montrer nue sans créer l’envie ou la luxure. Charlotte s’était transformée en une déesse nordique, une statue antique, une danseuse de music-hall, plus belle encore que les filles des magazines de mode que ses amies collectionnaient, qu’une icône de cinéma ! Rêvait-elle encore ? Elle tourna son visage vers la fenêtre, puis rassembla ses souvenirs de la nuit. Le vaisseau, la voix et les leçons de « danse » avec l’épée et le bouclier, les loups, Fatima… Le vaisseau. Charlotte se leva et regarda à travers le carreau, vers l’extérieur. Tout était réel, elle en était certaine, ce n’était pas un rêve. Elle s’était transformée en bombe atomique, comme disent les garçons, mais les autres ? Sa mère ? Pourquoi ne voyait-elle rien ? Elle sortit de la chambre pour aller aux toilettes, continuant de s’émerveiller sur ses mains et ses pieds, puis se rendit à la cuisine. Sa mère lui avait préparé deux tartines de Nesquick et un jus d’orange. Elles échangèrent un regard, Fabienne ne semblait pas surprise, mais elle la dévorait des yeux. Alors que, Charlotte en était persuadée, les matins précédents, elle se contentait de soupirer en lui disant de se dépêcher, mais surtout, ne la touchait jamais et, moins encore, ne la fixait avec cette intensité. D’ailleurs, Fabienne se rapprocha de sa fille pour à nouveau se saisir d’une de ses mèches dorées et la caresser. Charlotte lui demanda ; - Maman, tu ne trouves pas que j’ai changé ? - Changée ? Non, tu es toujours la même, pourquoi ? L’adolescente tourna la tête vers le mur près du couloir, puis sur l’étagère à côté de la télévision. Il y avait deux photos d’elle, à douze ans et à huit ans, et sur ces deux photos, Charlotte était blonde aux yeux bleu, fine et élancée, avec un sourire et des dents magnifiques. « Donc, les gens m’ont toujours connue belle, mais c’est à peine aujourd’hui qu’ils s’en rendent compte ? » Elle resta un instant pensive, avant de rajouter ; - Mais toi, tu as changé. - Comment ça ? - Le… Ton regard, ton attention. Hier matin, tu n’as même pas vu que j’étais partie au collège avec une tache de beurre sur le menton. Les joues de Fabienne rosirent alors qu’elle réfléchissait à ce que venait de lui dire sa fille. - Je ne m’étais pas rendue compte à quelle point tu es belle, et… Fabienne se mit à pleurer, ce qui mit Charlotte mal à l’aise, avant de rajouter, le visage comme touché par la grace ; et comme je suis fière de toi ! La jeune fille en eut des frissons, et sa gorge se bloqua dans un sanglot étouffé. Ca la bouleversait et, pourtant, elle ne pouvait s’empêcher d’enrager ; sa mère était fière d’elle ! Après tout ce temps, il fallait qu’elle se transforme en Top Model pour qu’enfin on lui apporte du réconfort et du soutien ! Evidemment, Fabienne, au fond d’elle même, avait immédiatemment pensé : « Si ton père te voyait. Si ton père voyait ce que nous avons fabriqué, lui et moi ! »  puis, la colère la reprenant : « Ce que j’ai fabriqué, moi, toute-seule ! » et, dans le même temps, elle se rendait compte, elle aussi, des années gâchées par son aveuglement. Pourquoi ne s’était-elle pas sentie fière, avant ? Pourquoi avait-elle tant négligé sa fille ? C’était la cause de ses larmes, Charlotte l’avait compris. Elle prononça, la gorge serrée ; - Merci maman… Si tu savais… - Dis-moi. - Non, rien. « Si tu savais depuis le temps que j’attendais que tu me dises ce genre de chose… » Elle récupéra le petit plateau et se dirigea vers le salon pour se planter devant la télé déjà allumée. On y parlait de politique, de guerre et de procès, pour ne pas changer. Charlotte mangeait sa tartine en retenant ses larmes. Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Parce que je suis belle ? Elle ne s’y attendait pas, et, en même temps, elle savait que cela se passait ainsi dans son monde, pour sa génération, mais jusque dans sa famille ? Chez les adolescentes, les réseaux sociaux avaient pris le pouvoir, c’était à celle qui posterait la plus belle photo. Oh, elle n’allait pas montrer un tableau qu’elle avait peint, ou une jolie poésie, non, il fallait une photo d’elle-même, si possible avec des vêtements « au top ! », un sourire de winneuse, ou de fille blasée, une moue un peu limite-limite, de la peau nue, et ensuite, on comptait le nombre de cœur reçus, de j’aime, et on scrutait les commentaires. Qui avait « liké » ? Une autre fille que tout le monde adore, une « populaire » ? Et même, sans les photos, les Snap et les Insta, au lycée, les belles vont avec les belles, et pareil pour les garçons, les losers restent avec les losers. Cela pouvait paraître anodin pour des adultes d’une autre génération mais, pour les filles d’aujourd’hui, l’enjeu était vital. Au point d’y penser sans cesse, d’essayer de changer pour se rapprocher du bon groupe, d’accepter les humiliations, de se faire jeter, reprendre, rejeter, et d’en pleurer. D’en pleurer à s’arracher la peau, les cheveux ; « Putain, si seulement demain je pouvais me pointer avec la dernière paire de Sneaker à 500 balles, le dernier phone à 1000, ça leur fermerait toutes leur gueule ! » Charlotte savait que c’était illusoire, idiot, que les études étaient, sans doute, plus importantes, et pourtant, comme des tas d’autres filles, elle en souffrait. Il y avait les problèmes de famille, c’était vrai, mais le mal-être, la peur de la solitude, de l’avenir, tout cela créait un dégout de sa propre personne. Ses copines se scarifiaient les bras ou les cuisses, pour calmer leur douleur, ou, inversement, pour se faire mal. Comment allaient-elles s’en sortir ? Comment allaient-elles se faire des amies ? Rencontrer des garçons cools ? Revenir de vacances en prononçant des noms de capitales européennes, ou de stations balnéaires à la mode ? Sortir au cinéma en groupe, aller en ville, et plus tard dans des bars, échanger des vocaux, des Snaps, comploter avec d’autres pendant des nuits blanches en pyjamas ? Comment ? Comment, si personne ne leur envoyait jamais de message, ne les invitait jamais ? Elle était entré au collège dans le quartier sud de la ville, puis sa mère avait déménagé et Charlotte avait changé d’établissement, avant que, sans doute après avoir fait culpabiliser (et payer) son père absent, on décide de la mettre dans un établissement privé. Encore une nouvelle école, et encore tout à recommencer, se faire de nouvelles amies, essayer une nouvelle personnalité. Mais là, il s’agissait d’un établissement privé, et l’enfer avait commencé. Là-bas, la moindre paire de basket valait 200 euros, la première chose qu’on vous demandait c’était votre pseudo sur Insta, on ne vous demandait même pas, avant, si vous aviez un Insta, parce que, pour être dans ce collège, vous deviez nécessairement en posséder un ! Charlotte n’était pas idiote. Tout en finissant son jus d’orange, elle s’observait dans la vitre noire du salon dont le store était baissé. Malgré le faible éclairage, elle voyait tinter ses cheveux d’or, et surtout, s’ouvrir et se fermer ses fabuleux yeux bleus sur son visage blanc de madone. Elle savait qu’à partir de ce jour, tout allait changer pour elle. Elle avait rêvé comme une enfant, pour que se réalise son rêve d’adolescente, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que tout cela était injuste. Pourquoi l’autre Charlotte était-elle si insignifiante ? La vraie Charlotte ? Et, d’un coup, ça lui revint ! Non, il y avait quelqu’un qui lui avait envoyé des ondes, l’avait regardé avec un amour affamé, alors qu’elle avait ses cheveux gras emmêlés, sa bouille ronde avec ses gros sourcils, son double menton et ses bourrelets dans son uniforme serré. Quelqu’un l’avait dévoré des yeux exactement comme sa mère venait de le faire, mais avant qu’elle ne se transforme. Ce quelqu’un vivait dans un autre monde et était probablement mort, et pourtant, Charlotte avait une irrépressible envie de le revoir ; le garçon loup aux yeux aussi bleu que les siens maintenant. Elle se demanda si, inconsciemment, elle n’avait pas chercher à lui ressembler. Oui, c’était puéril, mais elle se disait ; « peut-être qu’avec ma nouvelle apparence, des tas d’autres garçons me regarderont de la même façon ? » En secret, elle l’espérait, et commença immédiatement à culpabiliser. C’était dans sa nature, les moches ont de l’empathie, elles sont trop gentilles, comme on dit, trop bonnes - trop connes. Elle pensa ; « les Dieux ont réalisé mon vœu, ils m’ont donné un pouvoir incommensurable, personne d’autre que moi n’est à même de s’en rendre compte ; être belle. Mieux : être magnifique. Dans le monde d’aujourd’hui ; c’est le pouvoir suprême, mais je me promets de ne pas devenir méchante, méprisante, au contraire, je ne sais pas encore comment, mais je me servirai de ce don pour faire le bien, je le jure, faire le bien à toutes les Charlotte, les Sté et les Lilas du monde. » Elle se sentit fière, se redressa dans le miroir de la baie vitrée, « Purée, je suis tellement belle ! » Et ne put s’empêcher de rire, avec une autre pensée ; « Qu’est-ce que la journée va être bonne ! » Charlotte avait eu son vœu, elle pensait l’avoir gagné, qu’elle ne ferait pas l’erreur de le mépriser, ou de le prendre comme un acquis, elle pensait avoir tout prévu pour se prémunir et en profiter sainement, pour le mériter. Elle ne savait pas encore que cela ne suffirait pas, que son vœu allait être la pire de ses malédictions, et cela ne serait que le début. CHAPITRE Dès qu’elle fut dans sa chambre, Charlotte fonça sur le miroir, cette foutue frange l’agaçait. Elle l’avait laissé pousser semaines après semaines afin de pouvoir cacher ses gros sourcils et surtout, les boutons gras et brillants qui commençaient à sortir sur son front comme des morts vivants dans un cimetière. Charlotte dégotta une paire de ciseau et, ni une, ni deux, dégagea ses grands yeux. Sa mère surveillait le chrono, c’était sa spécialité, Charlotte l’entendit crier ; « Charlotte, il est moins 25 ». Elle fonça à la douche, sentit comme des douleurs dans ses côtes et son dos mais ne distingua aucun hématomes. Ses cheveux étaient si doux qu’elle n’eut pas besoin de les shampouiner. Lorsqu’elle sortit, les problèmes débutèrent. Son pantalon était hyper large, et surtout, trop court sur ses tibias. On aurait dit un pantacourt de pirate. Elle hésita, farfouilla, trouva une robe à bretelle en jeans noir délavé qui arrivait aux genoux, serrée avec une ceinture, cela ferait l’affaire. Inutile d’essayer les collants, elle eut une idée et fonça dans la chambre de son frère pour lui piquer une paire de chaussettes de foot. Coup de bol, son équipe portait les couleurs noirs et rouge, il n’y avait qu’à remonter les chaussettes sur ses cuisses pour ne pas voir les liserés criards. C’est en les enfilant qu’elle eut un mauvais pressentiment. Ses chaussures ? Elle attrapa ses Nike, son pied refusait d’y entrer pour un bon tiers, flute ! Combien chaussait-elle à présent ? Au moins du 40, si ce n’était du 41. Une pointure de mec ! Ce qui la fit retourner dans la chambre de Saphir. Du bout du couloir, sa mère annonça ; « Dix minutes ma chérie ! » Charlotte déballa le bas de placard de son frère, il chaussait du 42 ou 43 mais avait gardé des vieilles baskets de son adolescence. Elle trouva des Converse bleues usées jusqu’à la corde, puis sauta de joie en voyant une paire de Docks de l’époque où il avait quatorze ans. Elle les enfila, se leva, ça n’allait pas. Le simple fait d’avoir un talon de presque deux centimètres la faisait paraître encore plus grande. Sans savoir pourquoi, Charlotte était mal à l’aise à cette idée. L’impression d’être une girafe, même si elle n’atteignait guère plus que les un mètre soixante-quinze ou seize. Elle opta pour les Converse, tant pis. Sa mère déboula ; - Qu’est-ce que tu fais dans la chambre de Saphir ? - Tu vois pas ? Je rentre plus dans mes chaussures ! - Mais qu’est-ce que tu racontes, allons. Si c’est une astuce pour te faire payer de nouvelles Nike, je te préviens… - Maman, regarde mes pieds ! Fabienne resta bouche bée. - Tu… Tu as raison. Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? Charlotte mit un petit temps avant de répondre. - Maman, ça fait des semaines que je te dis que j’ai mal aux pieds, tu ne m’écoutes jamais. Sa mère repensa à la discussion du matin et se retrouva à nouveau submergée par la culpabilité. Pourquoi n’avait-elle pas fait plus attention à sa fille ? Alors qu’elle avait un trésor vivant sous son toit ? - Je… Pardon, on ira te chercher une paire cette après-midi, tu finis à quelle heure ? Charlotte était toute contente. - À cinq heures, tu me retrouves en ville ? On ira chez H&M aussi, je n’ai plus de jeans, enfin si, mais j’ai grandi quoi. - Bon ok, ce n’est pas trop le moment financièrement, mais ça fait un moment qu’on ne t’a pas acheté de vêtement. L’adolescente se retint de lui dire ; depuis Noel de l’année dernière, avec la moitié de mes sous. Mais bon, finalement, les fringues qu’est-ce que c’était, quand on avait un physique comme le sien ? Effectivement, lorsqu’elle se regarda dans la glace, malgré les chaussures à l’agonie, la robe recouverte d’un chandail gris qui laissait une épaule nue (trop grand), et les mollets galbés dans ses chaussettes de sport, elle ressemblait à un mannequin défilant dans un entrepôt de Camden à Londres, elle ne pouvait s’empêcher de sourire de bonheur. - Charlotte ! Cinq minutes ! cria sa mère. - J’arrive ! Elle récupéra son portable, son Eastpack et son sacro-saint stick déodorant. Elle avait toujours peur de l’oublier et ne pouvait plus s’en passer depuis qu’elle avait entendu des filles parler dans son dos dans le bus du soir ; « t’as vu comme ça pue les grosses. » « C’est à cause de leur physionomie, elle transpire le gras qu’elles mangent. » Depuis, elle se badigeonnait dans les toilettes à chaque récréation. Fabienne l’attendait dans l’entrée avec sa parka kaki et sa carte de bus. Elle détestait son manteau, cela l’enrobait, la rapetissait et la faisait ressembler à un tacos dans son emballage de papier, mais pas cette fois. Sa mère la regarda à nouveau avec fierté, Charlotte ne put s’empêcher de jeter un dernier coup d’œil dans le miroir. Ses cheveux blond et dorés ondulaient jusque sur ses épaules, son cou gracieux n’avait pas un pli, ses dents réfléchissaient la lumière sur leur émail, quand à ses yeux, on ne voyait qu’eux, avec sa frange coupée, on aurait dit deux lacs d’opales bleues posés sur le sable blanc de sa peau. Sa mère hésita, on sentait qu’elle était heureuse pour sa fille, cela les rendait complices. Ce fut Charlotte qui l’embrassa. - À ce soir maman, à cinq heures. - À cinq heures ? Tu rentres plus tôt ? - Non, c’est toi qui viens m’attendre au collègue, tu t’en souviens plus ? - Oui, oui, pardon, j’y serais, on va se faire du shopping toutes les deux. Il devait rester deux minutes avant l’horaire du bus, mais Charlotte savait qu’il serait en retard quoiqu’il arrive. Elle claqua la porte et dévala les escaliers, apparut sur le parvis de son immeuble et marcha d’un pas rapide jusqu’à l’arrêt. Elle avait l’impression de voler sur le goudron tant ses foulées étaient élancées. Elle sentit les regards avant même d’atteindre l’arrêt. Deux garçons et un groupe de trois filles qui cessèrent de papoter pour la fixer comme on regarde arriver une grande Licorne blanche. Les deux mecs en survêtement devaient avoir dix-sept ou dix-huit ans, ils se donnèrent un petit coup de coude mutuel. L’un d’eux fit mine de ne pas trop la mater tandis qu’elle se mettait sous l’abri, alors que le second tentait un sourire qui voulait dire bonjour. Les filles, de leur côté, avaient baissé les yeux de peur que leur curiosité ne les trahisse, elles reprirent leur discussion. Peu habituée à être regardée, Charlotte répondit au sourire par un sourire. Le garçon s’enhardit ; - Bonjour, vous êtes trop belle mademoiselle. - Ah, heu, merci. Elle était rouge comme une pivoine. - Je m’appelle Farid, et là, lui, c’est Léon mon pote, on est aux Euca à Bersach. Il n’était pas très beau, elle eut le réflexe d’acquiescer par politesse, puis elle sortit son portable et fit semblant de s’y intéresser. Le garçon sentit le souffle du vent qu’il venait de se prendre faire rosir ses joues, ainsi que le petit sourire en coin des trois filles. Son pote le réconforta en riant d’une claque sur l’épaule. Il se sentit si gêné qu’il voulut insister. - Pardon si je vous ai embêtée, mais, c’est vrai, vous êtes super canon. Je vous laisse, je vous laisse. Elle faisait des « oui, oui, oui » rapides de la tête en se reculant. Le jeune avait fini, il se rapprocha de son ami et ils repartirent dans leur tchatche, même si Karim se retournait de temps en temps pour voir s’il restait une chance. Charlotte était mortifiée ; « Mon Dieu, ça va être ça tous les jours ? Tout le temps ? » Elle jeta un regard sur les filles. Celles-ci lui envoyaient des petits coups d’œil amicaux, comme si elles voulaient sympathiser. Charlotte n’avait jamais autant souri à des inconnus. Le bus arriva et elle expira de soulagement. Lorsqu’elle monta, plusieurs places étaient vides à côté de garçons, ils avaient tous les yeux écarquillés vers elle. L’un d’eux se dépêcha d’enlever son sac en espérant qu’elle s’assoie près de lui. Charlotte repéra une petite grosse d’une douzaine d’année, seule au bord de sa fenêtre, elle se dépêcha de se mettre à côté d’elle en soupirant. Lorsqu’elle se pencha pour regarder vers l’avant où s’étaient assis les autres, elle tomba sur trois garçons qui se retournaient et regardaient dans sa direction. Charlotte se plaqua à son fauteuil, cela en devenait presqu’effrayant. Le bus fit entendre un tremblement, puis repartit en soufflant et en grognant dans la brume grise de ce coin de France qui se situait entre la banlieue et la campagne. La fille à côté d’elle ne sentait pas mauvais, c’était une jeune noire, qui ne la calcula pas. Charlotte sortit son IPod, et sélectionna Cocteau Twins, un groupe que sa mère écoutait losqu’elle était adolescente. Charlotte avait récupéré une boite à chaussure Converse où trainaient des photos de Fabienne en punk, et des cassettes de ses groupes préférés. La chanson « Heaven Or Las Végas » la couvrit de frissons. Elle se détendit, tout en se sentant pleine d’excitation, ce qui la poussait à sourire, en serrant ses poings et en pensant ; « yesssss ! ». CHAPITRE Le lycée se trouvait au centre de la petite ville de Bersach, juste en face de la mairie. Charlotte fonça comme une flèche jusqu’au portail, elle eut quand même un petit choc en voyant sa nouvelle tête sur la photo de son carnet de correspondance. Le surveillant, qui habituellement lui criait de se bouger, afficha un sourire sympa en la voyant, elle sentit même son regard la suivre, le temps qu’elle traverse la cour et fonce jusqu’au banc où l’attendait Sté. C’était le leur, de banc, personne n’en voulait, normal, il était posté à deux mètres des chiottes et de son odeur d’urine persistante. Les deux adolescentes se firent la bise. - Ca va Natasha ? - Et toi Malicia , Les deux copines s’étaient donné les surnoms de leur héroïne de super héros préférées, ce qui avait généré de longues heures de discussion et de revirement durant les premiers mois de leur rencontre. Charlotte avait opté pour la Veuve Noire dans les Avengers, elle n’osait l’avouer, mais c’était plus par rapport à Scarlett Johansson, l’actrice qui tenait le rôle, que pour les pouvoirs du personnage. Stéphanie, par contre, était une inconditionnelle des facultés de Malicia, une des seules étant capable d’absorber et d’acquérir les pouvoirs des autres super héros, quant à Lilas (qui était, soit en retard, soit absente ; deux de ses spécialités) elle se faisait appeler Jubilé, une autre héroïne plutôt obscure, mais grande amie de Wolverine, dont, cette fois encore, l’acteur faisait fantasmer l’adolescente. Par habitude, Charlotte demanda : - Elle est pas là Lilas ? La petite maigre à lunette montra son portable ; - Viendra pas, une gastro. - Une gastro ou le DM ? Stéphanie leva les bras au ciel, avant de mettre ses mains en prière ; - Mon Dieu, on va se faire tuer ! Pitié, pitié, pitié… Charlotte soupira ; - Pffff, un zéro de plus ou de moins… - C’était à ton tour de le faire. - J’ai pas eu le courage, et puis, j’avoue, j’y comprends rien. - Oui, mais la dernière fois… - La dernière fois, tu l’as fait, tellement bien fait qu’on a eu trois sur vingt, et tellement on était les seules à avoir la même mauvaise réponse pourrie, on s’est pris un zéro en plus pour copiage. Ce coup-ci, on n’aura qu’une seule mauvaise note. - C’est pas faux. - Ah, tu vois, j’ai bien fait de rien foutre ! Elles se mirent à rire. Sté remarqua que beaucoup de petits groupes dans la cour regardaient dans leur direction, elle se tourna vers Charlotte. - Qu’est-ce qu’ils ont tous ces blaireaux ? Puis, elle fixa plus attentivement son amie et demanda ; - T’es pas comme d’habitude, tes fringues, et puis… Ton visage. J’arrive pas à voir, mais, pardon, hein, mais t’es plus belle qu’avant. Charlotte en avait presqu’oublié sa transformation, elle se mordit les lèvres et répondit ; - C’est ma frange, t’as pas vu ? Je l’ai coupée. - Purée, t’aurais dû le faire depuis longtemps, regarde, j’ai l’impression que Jason te mate. - Jason ? - Je suis choquée. Charlotte était ennuyée, elle voulut faire plaisir à sa copine et tenta une vanne ; - Arrête, ça se trouve, c’est sur toi qu’il bloque. - T’es pas sympa, t’as pas de miroir chez toi ou quoi ? - Mais si, pourquoi ? - Attends, j’ai une idée, t’as toujours ton compte Insta ? Je vais te faire une photo, passe-moi ton phone. - Non, attends… - Allez ! Vite, ça va sonner. Elle lui donna son cellulaire. Sté sauta du banc et se mit dos à la lumière pour mitrailler son amie. Puis elles sélectionnèrent deux photos, une de face et une de profil avec l’épaule un peu dénudée que Charlotte posta sur son compte. Sté insista pour qu’elle les mette en mode public ; « Tu vas voir comme tu déchires ! ». La sonnerie retentit, les deux filles sautèrent du banc pour aller, la mort dans l’âme, en classe de mathématiques. Tandis qu’elles attendaient le long du mur dans le couloir, les garçons ne cessaient de se tourner en passant près d’elles. Le groupe de Jason passa, puis l’un d’eux revint sur ses pas. Il s’arrêta timidement devant Charlotte ; - Heu… salut. - Salut, répondit-elle d’une toute petite voix. Elle le connaissait de vue, c’était Stephan, le petit copain d’une des bombasses de sa classe. - Tiens. Il lui tendait un papier. - C’est quoi ? Stephan fit un sourire niais et se recula pour aller rejoindre ses potes. Elle vit Jason au loin qui lui faisait un clin d’œil. Elle ouvrit le papier, sous les yeux rongés de curiosité des autres filles de la classe. Mais seule Sté avait le privilège de pouvoir regarder avec elle. Il y avait un numéro de portable, avec deux petits cœurs et le nom de Jason à côté. Sté en siffla d’admiration. - Purée, il t’a carrément donné son 06. Cela rendit Charlotte triste, et même, coléreuse, elle ne put s’empêcher de répliquer ; - Quel connard ! - Mais arrête, il est trop cool. - Et hier, il était cool, quand il rigolait en se moquant de nous à la cantine ? - Oui, t’as raison. Charlotte froissa le papier et le jeta au sol. Qu’il aille se faire voir ! Sa copine était surprise, mais elle ne dit rien. Toutes les filles rêvaient d’avoir un copain, même virtuel, juste histoire d’échanger des messages, et surtout, de statut pour celles qui trainaient encore sur FB. Elle ne pouvait pas se douter que, côté garçon, Charlotte n’avait en tête que le visage du jeune sauvage qu’elle avait rencontré durant la nuit. D’avoir vécu ces combats avec les loups, cette cruauté, d’avoir assisté à la mort de la jeune Fatima, à la tentative des lépreux d’éventrer son ami, sans compter le jeune homme torturé qu’elle avait croisé dans la grande salle aux chaises oranges, Charlotte voyait sa vie au collège d’une autre façon. Elle était différente depuis cette nuit, c’était vrai, mais pas seulement à cause de son physique. Ses pensées s’effilochèrent quand la classe se mit en mouvement pour entrer dans la salle que le professeur venait d’ouvrir. Depuis cette histoire de copiage, les deux amies n’avaient plus le droit de se mettre ensemble au cours de math. D’habitude, Charlotte se retrouvait seule, mais juste avant que le prof ne demande de ne plus bouger, Jessica, une des filles de la bande des « populaires », vint s’asseoir sur la chaise à côté d’elle. Charlotte pensa que sa beauté continuait d’attirer les garçons comme les filles et lui fit un sourire, que l’autre lui rendit sur un ton vénéneux. Cela sentait le vinaigre comme disait sa mère. Le prof, un grand cinquantenaire dégarni et aigri commença à faire le tour pour ramasser les DM. En temps normal, Charlotte ce serait simplement morfondue, en disant ; « je l’ai pas fait », pour subir ensuite un regard de dédain et de profond mépris de la part du prof, mais elle décida de la jouer comme le faisaient les populaires lorsqu’elles voulaient embrouiller un adulte. Elle se leva subitement, attirant tous les regards sur elle, et fit son plus beau sourire, on aurait dit une pub pour du dentifrice au Festival de Cannes. Le prof lui-même était émerveillé. - Monsieur Bourdieu, je suis vraiment désolée mais j’ai oublié mon devoir à la maison… Charlotte remarqua le soutien admiratif de Sté au fond de la classe et s’empressa de rajouter ; - C’est à dire, on l’a fait ensemble avec Stéphanie, mais c’était pas pour copier, hein, et… heu… monsieur, elle aussi, elle a… Le prof était en train de se ridiculiser à regarder Charlotte comme s’il voyait la vierge descendre du ciel, alors qu’elle était littéralement en train de se moquer de lui. Il s’en rendit compte, et se racla la gorge avant de lui couper la parole. - C’est bon, Robichaud n’en rajoutez pas, je veux voir votre devoir et celui de Martinez sur mon bureau demain matin, d’accord ? - Oui monsieur Bourdieu. Elle se rassit dans un silence de cathédrale. Elle avait réchappé aux injures et au zéro, la classe en était estomaquée. Le prof se dépêcha de ramasser le reste des copies et annonça qu’ils allaient tout de suite en faire la correction, ce qui était en contradiction totale avec le fait que deux élèves devaient rendre leur devoir le lendemain. Mais, à priori, il ne savait plus ce qu’il faisait. Charlotte sortit sa trousse et deux grandes feuilles d’un air satisfait en faisant un clin d’œil à Jessica. Celle-ci lui lança méchamment ; - Tu crois que j’ai envie d’être ta copine ? - Heu.. je ne sais pas, non, pourquoi ? - C’est pas parce que t’as décidée de faire ta belle aujourd’hui que tout le monde va t’aimer, la grosse. - Pourquoi tu m’appelles la grosse ? Jessica resta une longue minute silencieuse. - Oui, enfin, c’est bon, on a vu que tu t’étais payée un régime et un coiffeur de ouf, mais faut que tu te calmes. - Je comprends pas ? - C’est Louba qui m’envoie, elle est verte de rage, qu’est-ce qu’il voulait Stephan tout à l’heure ? C’était donc ça. Charlotte regarda discrètement vers les premiers rangs où se trouvaient les top-modèles de la classe et se rendit compte que la blonde (naturelle) Louba lui jetait des regards assassins. Elle poussa un petit rire en pensant à la confusion, ce qui rendit l’autre encore, non pas, plus verte, mais plus rouge de rage. - Mais non souffla-t-elle, il voulait me donner le numéro de son pote Jason. - JASON ? Jessica avait prononcé le nom si fort que toute la classe s’était tournée vers eux, même le prof avait cessé ses écritures sur le tableau. Il la foudroya de derrière ses lunettes à verres épais. - Delpozzo, qu’est-ce qu’il vous prend de crier comme ça ? Vous vous croyez dans un concert ? Prenez votre carnet et vos affaires, je vous envoie au CPE. Jessica était sous le choc de ce qu’elle venait d’apprendre, Jason était l’équivalent de Robert Pattison version Bersach, il ne s’intéressait habituellement qu’à des filles du Lycée du boulevard Carnot, et là, il donnait son zéro-six à la grosse ? Même s’il fallait reconnaitre qu’elles s‘était embellie sans que personne ne s’en rende compte, mais quand même ?  Elle ramassa ses affaires, le visage livide, et marcha telle une zombie vers le bureau du prof en regardant ses copines du premier rang d’un air désespéré. Charlotte ne pensait pas que la nouvelle lui ferait un tel choc, heureusement qu’elle ne lui avait pas raconté avoir balancé le papier. Du fond de la classe, Sté lui jetait des regards interrogatifs, Charlotte lui brandit son pouce pour lui dire que tout allait bien. Durant la récréation de dix heures, Sté et Charlotte se firent approcher par un sorte de bande de groupies qui vinrent les entourer leur téléphone à la main. Des quatrièmes. L’une d’elle lui montra son écran ; - Eh, t’es une star, t’as vu le nombre de « like » sur ta photo ? Charlotte n’en croyait pas ses yeux, il y en avait six cent douze, non, six-cent quinze, puis six-cent vingt, cela ne cessait de monter. - Mais c’est fou, qui a aimé ?, demanda-t-elle. Une autre profita que la porte de la sympathie était ouverte pour se jeter dans la brèche. Elle se colla à Charlotte en lui disant ; - Mais t’as pas vu, t’as même des mecs de Youtube, regarde, vas-y, sors ton portable. Elle s’exécuta, et se rendit compte que des dizaines et des dizaines de personnes avaient commencé à la suivre, sans compter les demandes. Une des filles, penchée au-dessus de son épaule, poussa un cri ; - Elle a une demande de Hanouna ! Une autre s’exclama : - Hanouna, le mec de la télé ? - Oui, la vie de ma mère ! Une troisième se mit carrément à hurler ; - Il y a aussi Julien des Marseillais ! - Putain non j’y crois pas ! Cria une grande fille rousse. - Tu vas passer à la télé, c’est sûr, ils vont t’appeler ! Charlotte avait la tête qui tournait, elle ouvrit un message de son frère ; « T’as vu ton Insta ? Des potes me parlent de toi, j’hallucine, t’es en train de devenir un phénomène ma sœur ! » Elle chuchota ; - Mince alors, c’est la folie. Anaïs, une sportive sympa de quatrième lui tendit une enveloppe ; - Je fais mon anniversaire samedi, je t’invite, promets-moi que tu viendras ? Charlotte fit oui de la tête, elle commençait à être dépassée, une brune frisée l’interpella ; - Tu veux venir dormir chez moi vendredi ? On fait des soirées avec Mathilde et Olivia, on fera des photos. - Heu, je sais pas, faut que je demande à ma mère… La sonnerie retentit, le groupe dont le nombre était monté à une trentaine d’élèves, avec la moitié de garçons, se dispersa avec regrets, il y avait même des filles qui la photographiaient avec leur phone. Sté lui attrapa la manche ; - Bouge, on va être en retard en français. Charlotte se tourna d’un air hagard vers sa copine, puis son attitude changea ; Sté la fixait d’un air mauvais. Elles se mirent en route, et grimpèrent au deuxième étage de l’établissement. La classe n’était pas encore entrée en cours. Charlotte remarqua des larmes sur le visage de Sté. - Qu’est-ce qu’il y a Malicia, tu pleures ? La maigre fit « non » de la tête en reniflant. Charlotte s’aperçut qu’elle avait toujours l’invitation d’anniversaire dans la main et comprit ce qui faisait souffrir son amie. La peur de se retrouver à nouveau seule, abandonnée. Charlotte connaissait si bien ce sentiment. Elle attrapa Sté par les épaules. - Eh, attends, je ne comptais pas y aller sans toi à cet annive ! On se quitte plus, t’inquiète, je te laisserai pas tomber. - Mais attends, t’as vu ton Insta ? T’es en train de devenir une star ou chais pas quoi, t’as trop de la chance, et moi… - Tu seras ma conseillère spéciale, et Lilas aussi. Je suis pas comme ça, je vous laisserai pas tomber, je te le promets ! La situation était si emballante, importante, forte, émouvante, que Sté se mit à pleurer pour de bon, mais de joie et de stress. Il n’y avait que Charlotte qui ne se rendait pas encore compte de ce qui était en train de se passer. Elle rajouta : - Moi aussi j’ai envie de pleurer, je comprends rien et j’ai peur, et… Sté, je vais avoir besoin de vraies copines pour m’aider et me conseiller. - Attends, on va faire un selfie, et je vais dire que je suis ta manager, d’accord ? - Non mais attends, je disais ça comme ça. Manager pourquoi ? -  Pour des photos,  des défilés, faire des pubs, de la télé, crois moi, ça va marcher. - T’es sûre ? - Allez vite, le prof va se pointer CHAPITRE Lorsqu’elle sortit des cours à dix-sept heures, il n’y avait pas que sa mère qui l’attendait. Une vingtaine de groupies, dont certaines n’étaient même pas du collège, étaient venues pour la voir. Trois d’entre elles avaient fait imprimer la photo d’Instagramm pour lui demander une dédicace, et la plupart réclamèrent un selfie avec elle. Sa mère se demandait ce qu’il se passait. Charlotte se prêtait au jeu avec gentillesse, les garçons aussi formaient une bande. Juchés sur leur moto et scooter, ils prenaient la pose en fumant des cigarettes et en lui souriant, l’air de dire ; tu peux choisir celui que tu désires. Fabienne prit sa fille par le bras et l’emmena vers le centre-ville en demandant ; - Mais c’est quoi cette folie ? T’as gagné un prix ? - Non, non, heu… C’est à cause d’une photo sur Insta. - Sur quoi ? Qui t’as prise en photo ? - Mais non, c’est sur mon compte à moi, Instagram, tu sais, c’est comme ton Facebook, mais pour les jeunes. - Et ben dit-donc, quelle idée t’as eu ? - Tout le monde le fait maman. - Tout le monde ? Le téléphone de Charlotte n’arrêtait pas de vibrer, il y avait un message de Sté ; « une Youtubeuse veut t’interviewer. » Sa photo était montée à 40 000 vues. Elles arrivèrent à la pietonne, le groupe de filles et de garçons ne les lâchait pas, marchant à quelques mètres derrière elles. Charlotte remarqua que le type du magasin de chaussure Footloocker la dévisageait tout en matant l’écran de son smartphone, ça lui donna une idée. Elle tira la manche de sa mère ; - Allons là, maman, s’il te plait. - Mais c’est trop cher. - Quelque chose me dit qu’il va nous faire une ristourne. - Ah bon ? Pour commencer, le type fut obligé de fermer la porte du magasin. Un attroupement était en train de se former devant sa vitrine. Fabienne était dans le cirage, comme elle disait. « Tout ça pour une photo ? » Charlotte fit le tour des modèles et tenta le tout pour le tout sur une paire à presque deux cent euros. - Je peux les essayer ? Le vendeur ne put se retenir et demanda ; - Ca vous ennuie si on fait un selfie ? C’était ce qu’attendait la jeune fille, elle rétorqua ; -Bien sûr, si vous me faites une ristourne. Je peux même poser avec les chaussures si vous voulez. - Attendez, il y a peut-être un truc à faire, bougez-pas. Il alla derrière son comptoir et téléphona à son patron. Il demanda à celui-ci d’aller voir sur Insta, Facebook et même Youtube où était relayée la photo de la « La BB de Bersach », « La Marilyn des campagnes ». En deux minutes, il avait son accord. Il retourna voir Charlotte. - Le patron vous offre la paire si vous posez avec, devant le logo du magasin. Elle désigna la chemise à rayures noires et blanches, caractéristique des vendeurs de la marque. - Je peux même porter votre chemise, si vous m’en offrez une deuxième paire. - Heu, attendez, faut que je rappelle mon boss. - Pas de problèmes. Pendant qu’il s’activait, Charlotte demanda à sa mère ; - Tu veux une paire de Nike maman ? Elles repartirent avec deux gros sacs dans les mains, avec en prime, les applaudissements du public au dehors. Chez H&M sa mère refusa qu’elle rejoue le même cirque. Avant même qu’elle n’entre dans le magasin, elle se dirigea vers le groupe de fans pour leur demander gentiment de bien vouloir les laisser tranquille et cesser de les suivre. Une partie, les plus jeunes, obéirent à l’injonction maternelle, mais une demi-douzaine de filles au téléphone greffé dans la main ne put se résoudre, et resta à distance pour commenter et poster tout ce qu’elle pouvait sur la folle journée de Charlotte Robichaud. Fabienne lui fit essayer deux jeans, un pull, des soutiens gorges et culottes, et même des chaussettes. Charlotte comprit que sa mère était effrayée par tout ça, et demanda un bonnet noir et une paire de lunettes de soleil en solde. Elles réussirent à sortir par derrière en échange d’un ultime selfie avec la caissière et le type de la sécurité (« pour sa fille »), et rejoignirent l’arrêt du bus qui devait les ramener dans leur quartier sans croiser de nouvelles groupies. Heureusement, personne ne semblait connaître son adresse, la cité était aussi calme et morne que d’habitude à leur arrivée. Il était presque vingt heure, Fabienne était épuisée, Charlotte aussi, elle fila à la douche pendant que sa mère préparait le repas. Saphir arriva peu après. Elle était heureuse de le voir. Le fait qu’il soit son demi-frère renforçait le lien qui les unissait. Certes, il s’était toujours comporté comme un grand frère protecteur, et mieux, comme son père de remplacement, avec tous les avantages qu’apportait le fait d’avoir un père de cet âge. Même s’il n’était pas tendre lorsqu’on parlait de devoirs ou de résultats scolaires, quant aux garçons, il lui avait fait la leçon plusieurs fois en les traitants de débiles mentaux obsédés par le sexe. Il veillait aussi à ce qu’elle ne s’approche pas des dealers de la cité. Lui-même avait gâché ses années de lycée, ainsi que son avenir en travaillant pour un réseau qui lui amenait de l’argent facile, puis il avait eu ce terrible accident qui l’avait laissé dans le coma durant plusieurs jours. Il devait avoir seize ans et Charlotte cinq ans. Elle se souvenait des angoisses de sa mère, des allers-retours à l’hôpital, puis des longues disputes et des pleurs qui avaient suivi le retour de son frère à la maison. CHAPITRE Durant la journée, Saphir avait suivi l’évolution des votes et commentaires sur l’Instagram de Charlotte et était impressionné par l’ampleur du phénomène ; sa sœur était devenue une star des réseaux sociaux. Lorsqu’ils furent à table, il lui lança ; - Tu te rends compte ? Ton avenir est assuré. Fabienne ne comprenait toujours pas. - Qu’est-ce que tu veux dire ? - Maman, dès demain elle va recevoir des propositions pour des photos, des publicités, elle peut même devenir actrice si elle le désire. Généralement, ce sont des agences qui demandent l’exclusivité. Et ça, je ne sais pas si c’est bien, s’il ne vaut pas mieux faire du coup par coup, je veux dire, avoir sa propre agence ou quoi. - Tu dis n’importe quoi, tout ça pour une photo ? - Une photo à cinq cent mille vues maman ! Seuls le frère et la sœur se rendaient compte du réel impact que cela pouvait avoir, ils échangèrent un regard entendu. Saphir était inquiet ; - Charlotte, tu te rends compte de ce qu’il t’arrive ? Il va falloir bien gérer le truc. Sa mère intervint à nouveau : - Comment ça, quel truc ? Charlotte lui déclara ; - Maman, laisse le parler, il a raison. C’est des  histoires de notre époque. Saphir sait ce qu’il dit. - Oui, reprit celui-ci, tu as saisi l’ampleur, pas vrai, Charlotte ? - Ils m’appellent la nouvelle Marilyn. - La nouvelle Marilyn ? répéta Fabienne. - Je vais pas te faire la leçon, mais tu as vu comment elle a fini, continua son frère. Il ne faut surtout pas que quelqu’un décide à ta place. Et aussi, que tu prennes ton temps. Je veux parler de demain, après-demain, de l’immédiat. Toi, ou quelqu’un d’autre, va devoir gérer les demandes qui vont pleuvoir et… - Ou les refuser, le coupa Charlotte. - Ou les refuser, tu as raison. Tu vois, je m’emporte, c’est le danger. Parlons juste de demain, je suis un peu inquiet. Le proviseur ne va pas accepter que tu provoques une émeute dans ton école, et puis, il faut faire les choses calmement, prendre le temps, ta beauté ne va pas s‘évanouir du jour au lendemain. Charlotte ne put se retenir de faire remarquer ; - Pourtant, elle est bien apparue du jour au lendemain ? - C’est vrai, même moi, je ne t’ai pas vu grandir et t’embellir, mais… tu avais déjà posté une photo ? Avant ? - Non, enfin si, mais je l’avais enlevé, c’était la première fois, pratiquement. - Cela expliquerait la violence du succès. Tu corresponds à la beauté que les gens attendent. Fabienne suivait la discussion avec intérêt, elle voulut revenir sur un point. - Mais, pour demain ? Saphir lui répondit ; - Je pense qu’elle doit se faire oublier quelques jours, rester ici, le temps que l’affaire se tasse. Il y aura d’autres photos de filles, d’autres stars sur Instagram, et ensuite, on pourra peut-être te trouver une agence ou… - Ou pas…, rajouta Charlotte. - Ou pas. Tu as raison, tu n’as que quatorze ans. Pour une fois, sa sœur n’eut pas envie de rajouter ; « Bientôt quinze. » Elle se tourna vers sa mère ; - Maman, tu es d’accord ? Avec toutes ces émotions, Fabienne avait bu quelques verres de rouge en faisant la cuisine, l’alcool commençait à faire son effet, elle sembla se réveiller d’un songe. - Pardon ? D’accord pourquoi ? - Pour que je n’aille pas en cours demain, et jusqu’à lundi, tu as bien vu comment les filles me suivaient dans la rue ? - Mais oui, tu restes ici, mais tu rattraperas tes devoirs. Charlotte et son frère échangèrent un sourire complice, quels devoirs ? Comme l’avait dit Saphir, à partir de ce jour, leur avenir à tous les trois était assuré. - Promis maman, je demanderai à Sté de m’envoyer les cours. Je vais aller me coucher, je suis épuisée en vérité. - Bonne nuit ma chérie. - Bonne nuit sister, et ne fais pas trop de rêves de star, hein ? - T’inquiète, je vais bien dormir. CHAPITRE Elle alluma la lampe de chevet puis alla éteindre le plafonnier, tout en repoussant la porte de sa chambre dans son dos. La pièce se recouvrit d’obscurité, laissant un petit halo de luminosité blanche recouvrir la tête de lit, Charlotte hésita un instant. Il y avait aussi la lumière provenant de la nuit et de la ville au dehors, elle s’approcha de la fenêtre, devait-elle fermer le store ? Elle avait peur d’être angoissée. Elle avait bataillé des mois entiers afin de persuader sa mère de la laisser dormir avec les stores levés, pour avoir toujours la présence de la ville, du monde, dans sa chambre, une présence réconfortante, et si le vaisseau revenait ? Elle s’assit sur son matelas, c’était étrange et effrayant, et elle en connaissait la raison. Ses yeux tournèrent vers le miroir de l’armoire et elle envoya un sourire à la belle jeune fille viking au visage de fée qui s’y reflétait. Un peu voutée des épaules, comme elle. C’était elle, sans l’être, mais c’était une amie, quelqu’un qui lui apportait du bonheur, et Charlotte avait peur qu’en se recouchant entre ses draps, qu’en se rendormant, elle ne perde son vœu au réveil. Elle avait laissé exprès son portable au salon, à cause des ondes la nuit disait sa mère, même si, souvent, Charlotte se relevait pour le récupérer, mais pas cette fois. C’est vrai qu’elle était angoissée et excitée, terrorisée et heureuse, dès demain une nouvelle vie débuterait. Elle se rendrait dans une agence, ou bien, on viendrait la prendre en photo dans l’appartement, elle allait avoir des tas d’amies, et dire qu’en plus, elle irait au lycée prochainement ! Quant aux garçons, les garçons… Aussitôt, elle fut prise de mélancolie, sentant à nouveau le froid de la chaumière des lépreux la mordre, le sang tiède coller à son flan, et croisant le regard implorant et souffrant du jeune sauvage. Ce regard l’emplissait de chaleur et de tristesse, il était comme gravé en elle, elle voulait serrer le garçon contre elle, sentir sa chair, son corps, son souffle, ça lui flanqua des frissons dans tout le corps et lui arracha un petit sourire. Son imagination était descendue entre ses jambes. Elle soupira et coupa la lumière, pas envie de lire, de quitter les dernières images qui flottaient dans son esprit. Elle en avait oublié sa peur de se réveiller comme avant. Enfin. Elle put fermer les yeux. Des heures plus tard, l’appartement était plongé dans le noir. Charlotte se réveilla en sursaut, totalement oppressée. Une masse de plusieurs centaines de kilos appuyait sur sa poitrine, et un bruit horrible, comme la suffocation d’une énorme bête à l’agonie, emplissait ses oreilles. Elle aspira profondément par le nez, le bruit cessa. Charlotte se rendit compte qu’il s’agissait de sa respiration, lorsqu’elle se remit à haleter de douleur d’un souffle rauque. Ses bras étaient serrés autour de son corps, elle étouffait et brulait en même temps. Elle cligna des yeux en gémissant. Lorsqu’elle les avait ouverts quelques secondes plus tôt, elle avait eu l’impression de les déchirer, et même encore, que des petits bouts de verres restaient collés à l’intérieur de ses paupières, raclants à chaque passage sur ses pupilles. Et ce poids qui l’écrasait ! Elle reprit le contrôle de sa respiration et se redressa, cela lui fit l’effet d’une forge en fusion dans l’estomac. « Mais que m’arrive-t-il ? Je brule ! Je brule de l’intérieur ! »  Charlotte se mordit les lèvres jusqu’au sang pour ne pas crier, les larmes giclaient littéralement de ses yeux tant la douleur était forte. Elle se frotta les bras, pour cesser aussitôt. C’était comme si sa peau était à vif, et que ses paumes avaient été remplacées par des râpes à fromage. Charlotte expira plusieurs fois et regarda dans le miroir. Elle était toujours blonde, mais pliée sur le côté, les yeux suppliants, des flashes de lumière frappaient ses pensées, elle sentit une envie dans la bouche, la gorge, le ventre, qu’est-ce que c’était ? Elle devait boire ! Elle se leva, sursauta en pensant avoir marché sur du feu, puis avança en tordant ses chevilles de douleur à chaque pas. Le poids sur sa poitrine écrasait ses seins et son plexus, lui coupant le souffle, totalement par moment, la faisant suffoquer et cracher. Elle rejoignit le salon mais au lieu d’aller vers la cuisine, se dirigea du côté du buffet, qu’elle ouvrit fébrilement, pour en sortir une bouteille de vodka. Charlotte dévissa le bouchon, et en avala une lampée. Le feu de l’alcool la réconforta quelques millièmes de seconde et ses yeux pétillèrent, mais juste après, l’intérieur de son corps s’enflamma la poussant à crier tant elle eut mal. Elle se remit debout, et but encore, plus lentement cette fois. Elle ne pouvait plus s’arrêter, ça la soulageait, et, dans le même temps, c’était comme si la vodka débordait par ses yeux, tant elle avait mal et pleurait. Le sol en était recouvert de flaques, Charlotte pensa que c’était humainement impossible. Elle se rendit compte que ça allait mieux, reposa la bouteille, vide, et s’écroula sur le lino, se roulant dans ses larmes. Elle eut une convulsion, puis une seconde, et se mit à vomir un long jet brulant. On aurait dit que quelqu’un remontait un hameçon en déchirant l’intégralité de sa gorge. Dès qu’elle eut fini, elle se remit à trembler, et s’accrocha à la table pour se relever. Elle vit les cigarettes et le briquet de sa mère, s’en saisit, et en alluma une qu’elle aspira en toussant. Elle inhalait de toutes ses forces, se mettant à recracher ses poumons dans la foulée. C’était ça, ce qu’il lui fallait, quelque chose de chaud, de fort dans le sang, dans le corps. Elle alluma une deuxième clope, collée à la première entre ses lèvres, cela ne suffisait pas, la fumée envahissait le salon mais personne d’autre qu’elle ne s’agitait dans la maison. Elle se rappela que son frère fumait du shit ou de l’herbe, et, dans le même temps, eut un spasme de douleur si violent, qu’elle se coinça la mâchoire sur le côté. Son menton partait à gauche, la peau tirait sur son œil et elle sentait l’os pointer sur le côté. Elle se précipita dans la chambre de Saphir. - Saphir, gémit-elle, par pitié, Saphir ! Charlotte le secoua, il était horriblement lourd, comme mort, de la bave coulait du bord de sa lèvre et ses yeux étaient fermement clos. Charlotte lui envoya des claques, de plus en plus fortes, le remua tout en se s’agitant elle-même tant la douleur la brûlait. C’était tantôt des piques qui lui transperçaient les genoux, tantôt des crabes qui dévoraient ses veines, ou même, des griffes esquintées qui grattaient ses entrailles. Elle le saisit par le col et lui balança un coup de tête dans le nez. Saphir ouvrit les yeux, et posa aussitôt le dos de sa main devant son visage en ayant un réflexe de recul. - Charlotte ? Mais, tu as fumé ? Le visage larmoyant de sa sœur le fixait de soulagement, il remarqua sa mâchoire tordue. - Attends… Tu t’es coincée la mâchoire. Il s’assit sur le lit, et prit les joues de sa sœur entre les mains. Du bout des doigts il chercha les jointures sous ses oreilles et appuya dessus pour les remettre en place, Charlotte put reprendre un visage normal. Elle sursauta d’un coup, comme si des rongeurs venaient de lui mordre les fesses. - Calme toi ma chérie, qu’est-ce qu’il y a ? Tu as l’air malade. - Je… j’ai mal partout, vraiment partout, Mon Dieu, c’est horrible, ça brûle, j’ai envie de vomir mon ventre et mes intestins. - Ça brule dans le ventre ? - Partout, partout. - Tu sens l’alcool, tu as bu ? - Je, j’ai l’intérieur des bras en feu, j’ai des crampes, j’ai si mal ! La langue toute gonflée et irritée, les gencives en sang, j’ai froid, j’ai chaud, je te jure Saphir, j’ai envie de me jeter par la fenêtre ! - Attends, attends… Ouch ! Il se tordit subitement de douleur, une main sur le ventre, avant de se remettre droit. Son visage s’était couvert de sueur. Charlotte ouvrit grand ses yeux, en folie ! - Toi aussi ? Non ? Non ! - Ce n’est rien, c’est passé. Merde, c’est les steaks de maman, ou la purée… - Non, j’ai tout vomi. Charlotte se mit à grelotter, claquant des dents à la vitesse d’une paires de castagnettes dans les mains d’une danseuse de flamenco, Saphir la prit dans ses bras. - Calme-toi, calme-toi, ça va passer. - Non, ça empire. Roule moi un joint ! - Quoi ? Mais pourquoi ? - Je… je ne sais pas, ce sont des images, des mots qui me viennent, une sensation, il faut que je me remplisse le corps, le sang, que je casse la douleur, mes os, que je me casse la tête. Ce fut au tour de Saphir d’avoir l’air affolé. - C’est ça ? Tu es en manque ? Tu prends de la drogue ? Depuis quand ? Dis-moi ? - Je non, c’est pas, je… C’est pas ça ! Mon Dieu que ça fait mal ! Ça fait maaaaaal ! Et d’un coup ça lui revint, les paroles de la voix dans la vaisseau ; « Toutes les nuits vous payerez le prix ! Un vœu, une malédiction ! », Maintenant elle comprenait ce que voulait lui dire le jeune supplicié dans la salle aux milles chaises oranges : « Ça fait trop mal ; la malédiction ! » Un vœu, une malédiction. Pourtant, le savant avait dit que si elle faisait ce qu’il fallait, elle ne souffrirait pas. Mais que devait-elle faire ? Tout en gigotant sur place pour combattre la lave qui bouillonnait sous et sur sa peau, elle tentait de rassembler un maximum de souvenirs. Boire du sang chaud ? Le soldat avait dit que le jeune « volait » et qu’il devait boire du sang chaud. Mais, rien que d’y penser, Charlotte avait encore plus mal. Elle le sentait, ce n’était pas ça, tout simplement parce que dans sa tête, son corps, quelque part dans sa moelle osseuse, quelque chose lui disait quoi faire. C’était si terrible qu’elle en frissonna de tout son corps, avant de s’accrocher aux poignets de son frère. - Je… Oui, je suis en manque ! Je suis désolée, tellement désolée ! Il faut que tu roules un joint, là, tout de suite. Saphir était abasourdi, mais il en avait tant vu lorsqu’il vendait de la drogue. Il était surtout peiné. Cependant, la situation empêchait les réflexions et les demandes d’explication, car lui aussi sentait des crampes et des douleurs dans son corps. Pourtant, il n’avait aucune envie de fumer un pétard ! Il récupéra une boite en fer bleue entre deux livres sur sa bibliothèque et entreprit de rouler. Dès qu’il eut terminé, il se leva pour ouvrir la fenêtre. Charlotte regardait le joint tel un loup affamé. Saphir soupira et l’alluma, avant de le lui tendre. - T’étouffe pas, prend ton temps. Elle aspira goulument, toussa, recommença, re-toussa, et essaya de fumer calmement. En une minute, elle avait terminé. Le cerveau embrumé, cela allait un peu mieux, bien qu’elle ne soit aucunement détendue. Elle se leva, et poussa un hurlement étouffé. Elle avait senti une sorte de lame froide lui déchirer les reins. Charlotte manqua se bloquer la mâchoire à nouveau, et commença à taper du pied et à sautiller sur place en gémissant. La morve coulait de son nez et de ses yeux, elle ne cessait de renifler, de trembler, d’être prise de secousses. Elle parla en claquant des dents ; - C’est tout ? C’est tout ce que t’as ? - Comment ça ? Tu ne te sens pas mieux, c’est ça ? - Non, non ! T’as de la coke, de l’héro ? - Mais tu es folle ! - T’en as ? - Non ! Elle secoua la tête de dépit, puis fila dans sa chambre enfiler ses Converses, Saphir la vit revenir son manteau sur le dos, il n’y croyait pas. - Qu’est-ce que tu fais ? - Saphir, je suis désolée, mais je dois sortir, je… j’ai trop mal, je vais faire une connerie, ça ne va pas, ça ne va pas. - Attends, attends juste une minute. On aurait dit deux possédés. Charlotte qui tremblait et poussait des cris de bêtes, prenant parfois des poses tordues pour retenir une douleur fulgurante, et Saphir, en panique, les yeux débordant de larmes et d’inquiétude pour sa sœur, mais décidé à l’aider, à la sauver. Il récupéra son portable. Quatre heures trente du matin. Ses doigts firent défiler la liste des contacts. - On va aller chez Titeuf, il habite l’immeuble en face, dit-il avant de lancer l’appel. Son pote ne dormait pas. Il lui répondit qu’ils pouvaient passer. Saphir récupéra des billets dans un livre de sa collection des Six compagnons de la Croix Rousse et s’habilla le plus vite possible. CHAPITRE Ils traversèrent l’esplanade déserte et couverte de nuit froide. La buée sortait de la bouche de Charlotte comme d’une machine déglinguée, elle faisait des sauts pour tenter de calmer la brulure dans ses mollets et sous ses pieds. Elle vit un lampadaire et mourra d’envie de foncer dessus pour s’assommer contre, et chasser cette folle douleur. Impossible de penser, de raisonner, c’était comme de recevoir des coups incessants. Ils grimpèrent les deux étages en courant et sonnèrent. Titeuf ouvrit la porte et les regarda d’un air ahuri. Saphir était mal en point, lui aussi. Les yeux creusés, le teint terne couvert de transpiration. Il paraissait surtout épuisé, faible, comme une chandelle qui vacille lorsque la cire commence à manquer. - Saphir, Charlotte ? Vous n’avez pas l’air bien ! - T’as deviné tout seul ? , le railla Saphir, « elle est en manque, je crois… » - Ta sœur ? Mais toi, t’es tout pâle ? T’as replongé ? - Tu délires ou quoi ? C’est pour elle, je te dis. T’as de quoi ? - Bien sûr, tout ce que tu veux. Allez-y, entrez. Titeuf vivait dans le quartier depuis sa naissance, il avait trafiqué avec Saphir durant un moment, et à présent, il continuait, avec un petit réseau de clients qui venait parfois du centre-ville. Saphir lui tendit deux billets de vingt. - Donne-nous de la C. - Pas de soucis Saphir jeta un œil sur Charlotte. Elle était tendue comme un arc, le visage dénué d’expression, concentré sur sa souffrance, il crut y voir du scepticisme et du doute. Pourquoi ? On verra bien, pensa-t-il, en essayant de contenir la nausée qui l’envahissait. Il en était certain, les steaks de sa mère leur avaient chamboulé le système, déclenchant une crise chez sa sœur. Il devait y avoir des produits chimiques à l’intérieur. Titeuf revint avec une toute petite enveloppe en leur désignant son salon. - Mettez-vous à l’aise, j’étais en train de me faire les Rambo, j’en suis au trois, si vous voulez rester, j’ai un peu d’herbe mais pas de bières, fit-il en souriant de sa blague envers Charlotte. Même s’il avait du mal à l’imaginer en train de prendre de la coke à presque cinq heure heures du matin. Mince, la fille était en troisième ! Il savait pourtant que les lycées en étaient infestés. Si les collèges s’y mettaient, cela allait mal finir. Le frère et la sœur ôtèrent leur manteau et veste. Saphir n’était pas à l’aise de voir sa sœur s’enfiler une ligne de drogue dure devant son pote, il demanda s’ils pouvaient aller dans la salle de bain. Ils s’enfermèrent et se posèrent autour de la machine à laver. Saphir prépara ce qu’il fallait et roula une paille dans un billet. Charlotte observait avec concentration, cela lui permettait d’évacuer la douleur, et surtout, d’apprendre comment on faisait. Saphir ne comprenait rien, il vit bien qu’elle semblait novice. Il lui tendit la paille en demandant : - T’es sûre ? C’est dangereux, tu sais ? Elle fit oui en reniflant. Son frère récupéra du papier toilettes et le lui donna. - Mouche-toi avant, sinon, ça ne sert à rien. Elle s’exécuta bruyamment, arrachant des centaines d’aiguilles dans son cerveau, puis aspira d’un coup la poudre blanche. Aussitôt, la douleur s’estompa, elle se laissa tomber sur les genoux, puis en arrière contre le bas d’un placard. Une secousse la fit se cogner contre la porte. Un volcan venait d’entrer en éruption dans sa poitrine Elle se remit à claquer les dents en chuchotant ; - Merde, merde, merde… Saphir n’en croyait pas ses yeux, il n’osait imaginer que la coke de Titeuf était merdique. - Attends, je t’en refais une autre. Charlotte fit non de la tête. Son frère garda son geste en suspens. - Comment-ça ? Elle pleura, tant elle avait honte. - C’est pas ça, c’est pas ça… - Tu veux dire… c’est pas la bonne poudre ? Elle fit oui de la tête, puis se mordit la lèvre en gémissant, du sang coula sur son menton. Elle était sur le point de s’arracher la chair pour la recracher. Saphir lui fit signe de patienter et se précipita de rejoindre Titeuf. Dès qu’il fut parti, Charlotte se dressa sur ses jambes, un regard de folle sur son visage crispé. Elle fouilla les placards, puis le bac à linge, et trouva derrière la machine à laver une boite en carton médicale. Dessus, il y avait marqué « Insulines 1CC pour piqures et vaccins ». Des seringues. Elle en sortit une en tremblant, comment allait-elle faire ? Saphir réapparut, il fit non de la tête en voyant ce qu’elle tenait dans les mains. C’était catégorique. - Il en est hors de question ! Je ne te laisserai pas faire ça, tu veux mourir ou quoi ? Et puis même, jamais, jamais de la vie ! La gorge de Charlotte émettait des grognements à chaque respiration, elle mit ses mains en prière devant son frère. - Je sais que c’est complétement fou, mais par pitié, crois-moi, il n’y a que ça, uniquement ça, rien d’autre. - Tu te shootes ? Je ne te crois pas, tu n’as pas de traces, rien ! - C’est la malédiction, j’y peux rien. Charlotte était à bout, elle ne cessait de pleurer ; des larmes d’acide qui rongeaient sa peau, tout en mourant d’envie de saisir le petit paquet dans les mains de son frère et de le mélanger à de l’eau pour l’aspirer dans la seringue. Saphir se plia subitement en deux en gémissant, il s’accrocha à l’évier et essaya de vomir, mais ne put que pousser un long râle, il fit couler de l’eau pour se rafraichir, en disant ; « Mais qu’est-ce qui nous arrive ? ». Il mourrait d’envie de s’allonger sur le sol et de se laisser aller. Il se tourna vers sa sœur ; - Ecoute Charlotte, il faut que je te dise quelque chose. Il y a dix ans, quand je suis tombé dans le coma, ce n’était pas à cause d’un accident de scooter, mais d’une overdose. Avec cette putain de poudre ! Je m’étais shooté, comme tu veux le faire, et j’ai fait une OD. J’ai failli y rester, vraiment ! Maman est devenue folle, j’ai cru qu’elle aussi allait mourir, et j’ai dû lui jurer de ne plus jamais toucher à cette merde. Les médecins m’ont dit que je m’en étais sorti par miracle, et tu veux que tout recommence ? Tu imagines si maman l’apprend ? Non, désolé, mais je ne mettrai pas ta vie en danger. Et ton avenir. Tu vas tomber accro, tu sais ce que ça veut dire ? Mentir, voler, mendier, être prête à faire n’importe quelle saloperie pour avoir ta dose ! Je sais de quoi je parle, je l’ai fait, je te jure que c’est vrai, j’ai perdu toute dignité, j’ai tout perdu, je me suis perdu moi-même ! Il pleurait à grosses larmes devant une Charlotte qui l’écoutait d’une oreille distraite, absorbée par ses tourments. Saphir dû se résoudre ; - Bon, d’accord, juste pour cette fois. Tu vas la sniffer, c’est exactement la même chose. Tu vas voir. Il se pencha sur la machine et prépara une ligne d’héroïne. La drogue des toxicomanes, des ratés, des perdus comme disait son frère… Charlotte voulut bien essayer et sniffa brutalement. Elle était si persuadée que c’était inutile, qu’elle ne sentit rien de plus que de nouveaux coups de poignard dans l’estomac. Elle tendit la boite à son frère. - S’il te plait, prépare la moi, s’il te plait, rien qu’une fois ! - Mais… tu as peur des piqures ? Ils rirent au milieu des larmes. - Je sais, mais, fais-le, et on rentre. - Non, non, je… je suis désolé. Il prit la boite des mains de sa sœur et la plia pour casser les seringues. Une fois, deux fois, sous le regard horrifié de Charlotte qui poussa un long hurlement, tel un monstre blessé et furieux. On aurait cru que Godzilla venait de se cogner l’orteil dans le pied d’une table. Son frère en fut effrayé, pensant qu’on l’avait entendu jusqu’au dernier étage de l’immeuble. Titeuf vint taper à la porte ; - Eh, oh, ça va pas là-dedans ? Saphir serra sa sœur dans ses bras en lui répondant ; - Oui, oui, ne t’inquiète pas, elle s’est mis la paille dans l’œil. - Dans l’œil ? - Oui, casse-toi s’il te plait, on a presque fini. - Ok mais calmos, hein, il y a un flic qui habite l’étage du dessus. Charlotte gigotait comme une anguille, son frère tentait de la réchauffer, de la rassurer. - Ca va aller, prends une autre ligne, je vais te la préparer. Calme-toi, tu ne vas pas mourir. Elle le sentit fondre contre elle et fut prise de panique. Saphir tomba à genoux, il était pâle comme de la neige fraiche, et tout aussi glacée. Il bascula sur le côté et s’allongea sur le sol. Les yeux fermés, il ne bougeait plus. Charlotte se pencha sur lui en tremblant de tous ses membres, posant sa joue contre ses lèvres. Le souffle de son frère était quasi inexistant. Il était en train de partir, mais elle faillit avoir un arrêt cardiaque ; une sorte de gros coup de poing venait de la frapper à l’intérieur de la tête, éteignant la lumière, éclatant ses tympans, elle s’accrocha au lavabo et le serra de toutes ses forces en attendant que cela passe. Il fallait appeler les secours, vite, à moins que… Elle s’essuya les yeux, en mordant à nouveau dans sa lèvre déchirée afin de contrer la douleur par une autre, et pouvoir se concentrer, et réfléchir ; « Que se passait-il ? Pourquoi Saphir était-il si mal ? Avait-il fait un vœu, lui aussi ? » Elle regarda tout autour d’elle, vit la boite de seringues cassées sur le sol. « La souffrance la plus forte est celle qui est hors de soi… » « Si tu ne fais pas ce que tu dois faire… » Les mots du savant, la malédiction ! Si elle ne s’injectait pas une dose d’héroïne, son frère mourrait ? Charlotte se jeta sur le sol, farfouilla dans la boite. Par miracle, il en restait une, intacte. Elle hésita, devait-elle demander à Titeuf comment faire ? Non, il risquerait lui aussi de vouloir l’en empêcher. Elle savait que la solution était là. Elle tenta de donner des claques à son frère, il se contenta de gémir, ouvrant des yeux pâles comme recouvert de pus. Il sentait la mort, le rance. Elle récupéra un bouchon de shampoing qu’elle rinça, mit de la poudre dedans, avec de l’eau, et mélangea. Puis elle aspira le liquide vaporeux dans la seringue. Charlotte savait au moins, grâce au cinéma, qu’il fallait absolument éviter les bulles d’air. Elle se démena pour les enlever, vidant la seringue, remettant du liquide, puis cela sembla aller. Maintenant, la piqure ! Aucune veine n’apparaissait sur sa peau, il fallait faire un garrot. Charlotte récupéra une ceinture de peignoir et la roula sur son avant-bras, avant de serrer de toutes ses forces. La douleur s’atténuait, bizarrement, mais Saphir était de plus en plus livide. Charlotte comprit pourquoi ; derrière la vitre de la salle de bain, le ciel passait du noir au gris, des trainées pâles apparaissaient sur l’horizon. « Le jour sera entre vos mains, la nuit entre les nôtres. » Elle devait faire « ce qu’il fallait » avant le lever du jour ! Le stress la faisait trembler, la peur. La peur de quoi ? D’avoir mal ? Elle planta l’aiguille dans le creux de son bras, rata la veine, et se perça un nerf, manquant se déboiter les molaires, tant elle claqua les dents de douleur. Elle reprit son souffle, et tenta de viser doucement, elle trouva la veine, mais la traversa, tant pis, elle décida d’envoyer le produit. Elle vida la seringue et attendit. Elle continuait de sentir des coups dans son être et Saphir ne bougeait pas, cela ne marchait pas ! Son bras gauche avait gonflé, elle devait recommencer, vite. Elle retira la piqure en oubliant de desserrer le garrot et le sang fusa en envahissant le carrelage de la salle de bain. Charlotte s’en foutait, elle ne pensait qu’à Saphir. Faites qu’il vive ! Elle relâcha la ceinture et posa ses mains sur le visage de son frère. Ses yeux ne se fermaient plus. Non ! La tête de l’adolescente pivota vers la fenêtre. Quelque chose d’effroyable traversa son corps, la clarté, la plenitude, le vide. Il n’y avait eu aucun choc, aucun crissement dans son cerveau, elle ne ressentait plus de douleur. C’était terminé. Dehors, il faisait jour. Les yeux débordants de larmes elle secoua Saphir, le frappa, le mordit, l’embrassa. Son frère ne bougeait plus. Il ne bougerait plus jamais. Il fallait prévenir sa mère. C’était horrible, si choquant ! Elle se leva, rompue, bouleversée, hoquetant de tristesse, jeta la ceinture de peignoir imbibée de sang qui pendait le long de son bras et croisa son regard bleu dans le miroir. Miss Norvège, Miss Monde, Miss Univers, Miss Tueuse ! Je suis une criminelle, pensa-t-elle en déverrouillant la porte de la salle de bain. Titeuf les guettait, faisant semblant de mater son film. Il se leva d’un bond en demandant ; - Heu… Vous vous êtes disputé ? Ton frère m’a dit que la came n’était pas bonne. La jeune fille pensa « La came ? », elle fit non de la tête en restant immobile. Titeuf aperçut le sang et s’affola. - Merde, qu’est-ce que vous avez foutu ? Putain, si t’es même pas capable de te shooter, j’espère que t’as pas tout salopé ! Il se rua dans la salle de bain. Dans son dos, Charlotte l’entendit hurler ; - Ouahhh, c’est quoi ce bordel ! C’est quoi ! Et, mais… Qu’allait-il dire ? Penser ? Charlotte s’en foutait. Elle était dans son monde de tristesse, de culpabilité et de solitude, elle ramassa son manteau et l’enfila, histoire que les flics en arrivant ne voient pas son bras taché de sang, bleui et gonflé. D’un coup, une masse d’air incroyablement fraiche la traversa. Titeuf venait de s’exclamer ; - Il… Il est où Saphir ? Hein ? Pourquoi il s’est barré ? Charlotte revint sur ses pas. La salle de bain était pleine de sang, de carton déchiré et de seringues éclatées, mais Saphir n’était plus là. Elle vérifia que la fenêtre était bien fermée. Il avait disparu, bel et bien, tout comme Fatima dans la forêt. Juste après qu’elle soit morte. La voix lui avait dit ; « Si vous mourrez, vous vous réveillerez dans votre monde. » Est-ce que Saphir était parti dans l’autre monde ? Est-ce qu’il était vivant ? Charlotte avait recouvré sa lucidité et, en voyant la seringue sale et le sachet de poudre posé sur la machine, elle sut ce qu’elle devait faire. Penser à la suite, à la nuit prochaine ! Elle fit deux pas et les empocha dans son manteau. Titeuf la regardait, abasourdi. Elle chuchota ; - Je suis désolée. Puis elle alla dans le salon, récupéra le blouson de son frère et le huma. Il lui sembla encore chaud. Elle quitta l’appartement sans dire un mot de plus.



Camille Brune a bu et a écrit un roman blanc


Camille Brune a bu et a écrit un recueil de nouvelles




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