Paris, 1796.
La plupart était des enfants, accroupis sur la grève, formant un demi-cercle, comme le bas d’une mâchoire. Vêtus de haillons, pieds-nus, mordant de leurs yeux les allers et venues du hachoir.
Le poissonnier leur tournait le dos, à moins de dix pas, son bras montait, puis le bruit claquait contre le bois poisseux et la tête d’un poisson glissait au fond d’un tonneau. Ils le voyaient s’affairer, entendaient un bruit de sussions flasque, l’homme jetait ensuite les tripes vers l’arrière, dans une grosse flaque devant les gosses.
Une vieille se serrait parmi eux, Madeleine la surveillait. La mère le lui avait confié ; méfie-toi des anciens. L’ancêtre se fondait dans le groupe, maigre et tassée telle une momie, de l’herbe sèche et jaunie en place de cheveux sur le crâne, le nez cassé, les yeux laiteux, la bouche serrée d’où suintait une bave noire. Il y eut un frémissement, le poissonnier avait retenu son geste, la grosse lame de son hachoir couverte de viscères levée contre le ciel de plomb. Il grogna et, sans se retourner, jeta une grande anguille vers l’arrière. Madeleine plongea en coupant la route à la vieille, sa main serra la gorge du poisson quand elle reçut un coup sur la tempe. Elle n’avait pas pris garde à ce garçon qui faisait mine de dormir dans son dos.
Un voile noir l’enveloppa, un brodequin lui écrasa les doigts et l’anguille s’échappa.//
La fillette de sept ans venait de passer devant l’enclos de l’éléphant de la Bastille, elle remontait la rue Saint Vincent en se massant la tempe, ses yeux trainaient sur le caniveau au milieu de la rue. Madeleine regrettait de ne pas avoir attrapé l’anguille. Elle savait déjà le regard que la mère allait porter sur elle. Dur et blessant, un pavé sur les yeux.
Des pas précipités la firent sursauter, elle se plaqua dans une entrée pour voir passer des soldats débraillés et suants, une main rentrant leur chemise sous leurs culotte, la botte déboutonnée, le harnais de travers, essayant de ne pas s’embrocher de leur grand fusil à la baïonnette emboutie. Ils filaient sous les ordres paniqués d’un sergent, une plume d’autruche s’échappa d’un bicorne, Madeleine se précipita pour l’attraper, avant qu’elle ne tombe dans la fange du caniveau. Bleu, blanc, rouge. Elle la glissa dans sa robe et courut derrière eux.
Au carrefour, la foule hurlait, des femmes, des anciens, les hommes brandissaient des massues de bois, des tranchoirs et des fourches à trois piques. Ils marchaient sur la butte, vers chez eux. Ils entrèrent dans la première rue en répétant « Les Piémontais ont trahi l’Empereur », cassèrent une porte de maison, s’ensuivirent des cris d’enfants, de mères, des râles, des grognements dans le fracas de vaisselle. On tuait et on volait, la meute devenait folle. « Morts aux traitres ! » Madeleine courut à perdre haleine, coupant par les raccourcis, faisant fuir les rats, claquant de ses pieds nus dans les flaques, escaladant les palissades, elle arriva sur l’autre versant de la butte. Une troupe d’enragés venait du Calvaire, certains couraient pour passer les premiers. Devant son logis, le père, son frère et d’autres hommes les attendaient avec l’intention de discuter, fébriles, cachant des planches, un marteau de tapissier, dans leur dos. Elle essaya de capter l’attention du père, il avait trente-huit ans, de beaux habits brodés, le regard égaré derrière ses binocles. Il n’aimait pas les troubles, le bruit, même si chez eux, de l’aube au crépuscule, une tempête vociférait et grondait. Au milieu des hommes, sur le pas savonné de leur foyer, comme une brume de banquise, flottait une peur blanche.
Elle se faufila dans leur dos, escalada les immenses marches, glissant sur la pierre noire, jusqu’au troisième, poussa le rideau et vit la mère, de dos, face à la fenêtre. Madeleine se recroquevilla, Maria Dolore avait senti son odeur et tourna le visage, le temps de lui jeter un regard à la fois inquiet et heureux de la retrouver, qui, très vite, se mua en un ordre dur. Madeleine fit oui de la tête et s’accroupit contre le mur près du rideau.
Elle ne s’était pas pris un pavé mais sa poitrine chauffait, une vraie forge avec son cœur comme un pain chaud en train de cuire, crépitant et fumant, la mie fondante et mielleuse à l’intérieur, brûlante, salée et sucrée à la fois, exacerbant et comblant sa faim.
D’en bas, la rumeur enflait, vitres brisées, bruits de luttes, on entendit le frère pousser un cri qui se termina en un gloussement liquide. La femme à la fenêtre lâcha dans un souffle : « Jésus Marie Joseph.».
Tout était immobile. La grande pièce sentait le savon noir acheté sur les quais, une odeur à la fois écœurante et douce, une sorte de charogne aromatisée au citron. Le sol de bois ciré avait l’aspect de l’eau sombre. Contre la table recouverte d’un napperon immaculé se tenait Davide, neuf ans, son carnet de croquis étalé, sa boite de craies ouverte, habillé comme un petit lord, il regardait sa mère qui lui tournait le dos, respirant fort par le nez, la bouche écrasée par sa main droite comme s’il y avait des loups dans la pièce et qu’il ne fallait pas les réveiller. Les yeux de l’enfant scintillaient d’effroi. Geneviève apparut de la chambre, faisant tinter le rideau de perles et sursauter Davide.
Elle ne disait rien, son regard de passionara vibrait de colère et de peur, son attitude rigide et fière, elle aussi portait une belle robe noire. Son poing fermé contre son menton, sur lequel brillait un Lapis Lazuli ramené d’Egypte. Dix-sept ans et tout juste fiancée, on lui avait trouvé un sous-lieutenant de vingt-huit ans. Il se battait dans les Alpes, auprès de l’Empereur…
La mère se nommait Maria Dolore Castagnole, du nom de famille de son mari. Couturière chevronnée elle travaillait pour l’Opéra, tout comme son homme qui dessinait de somptueux décors. Il avait métier d’architecte mais, de par sa nationalité Piémontaise, n’était pas reconnu en tant que compagnon et devait tout faire dans l’ombre comme un apprenti. Sa femme l’avait trainé de Turin à Paris tout de suite après la naissance de Davide. Ils gagnaient peu mais elle ramenait des chutes de tissus des coulisses pour en faire des habits et des robes qu’elle vendait, persuadée de pouvoir un jour fournir les dames de l’Empire.
De toutes façons, et cela, seule Madeleine le savait, Maria Dolore avait Turin en horreur. Elle était née sous les arcades de la Place du Roi, sa mère toussant contre un paquet de neige grise, pour se trouver rapidement orpheline. Les pavés pour foyer, la misère pour famille, elle avait vécu en mordant, griffant, en se faisant frapper et humilier, mais elle avait appris. Et tout cela, elle le transmettait à Madeleine.
La petite avait trois, peut-être quatre ans et errait, couverte de crasse et de purin dans les travées du cimetière Montmartre. Maria Dolore s’y rendait avec Geneviève pour ramasser du raisin sauvage. Elle avait ramené l’enfant pour la frotter à l’huile de lavande, la couvrir d’une petite robe de velours bleu nuit et lui assigner une place près de l’entrée sur une couverture de selle. Madeleine était logée-nourrie en échange de travaux, ménage, couture, rapines et courses.
Elle mangeait à part, dormait près de la porte, se levait la première et se couchait la dernière. En présence de la famille, elle devait être invisible, elle sentait trop mauvais, disait les enfants, mais il y avait une autre raison. Maria Dolore l’entrainait. Elle seule connaissait la perfidie du monde et elle avait fait le pari de créer une famille, prendre le risque inouï de souffrir à cause d’elle ! Maria savait que la trappe qui allait d’un toit et d’un repas journalier à un bout de trottoir et des coups pouvait s’ouvrir à tout moment. Pour cela, chaque nuit, elle prenait une ou deux heures et s’asseyait près de Madeleine dans l’entrée. Elle lui chuchotait des ordres, des conseils, lui donnait de la confiance et du courage.
Ces moments, où, dans l’obscurité soufflait la voix chaude de la mère contre sa tempe, étaient pour Madeleine les plus beaux des rêves. Maria Dolore était sa mentor, mieux que sa propre mère : sa déesse, sa maitresse, l’extension de son ventre et de son cœur, elle se serait tuée pour elle.
Les murs vibrèrent, Madeleine se redressa sur son séant, à l’affut, ses yeux braqués sur la mère et sa fille. Geneviève souffla, la voix déformée par la peur et son lourd accent du Piémont : - Tu crois que c’est père ? - Magari… Si seulement… Les deux femmes ne se quittaient plus du regard. Sur leur visage, à travers les fines larmes, les souffles saccadés, dans la chanson de leurs yeux, leur sang se mélait à nouveau, leur ventre se complétait, il n’y avait nul besoin de parler, même Madeleine pouvait entendre leur farouche complainte. Comme c’est injuste, comme je t’aime de tout mon cœur, comme je t’ai aimée, tu sais que je vais souffrir encore plus que toi. Maria Dolore ordonna ; - Va chercher le grand couteau.
Elle poussa un soupir rageur et se rua sur Davide pour le frapper derrière la tête. Ce fut un déchainement de violence, elle empoigna les cheveux sur sa nuque et abattit plusieurs fois son visage contre la table. Le garçon mettait les mains sur son nez pour le proteger, elle le gifla et recogna de toutes ses forces en pleurant ; - Perdonami me figlio, perdonami. Elle le redressa, Davide tourna son visage couvert d’incompréhension et de sang, elle cogna sa tempe encore plus fort sur le bord de table. L’enfant s’écroula, inanimé, sur le sol noir. Les yeux emplis de mitraille, Maria pointa son doigt vers Madeleine qui bondit sur ses deux pieds-nus. - Toi ! - Oui ma mère. - Tu te souviens de ce dont nous avons parlé, à propos de Davide ? - « C’est trop incertain, nous devons être deux à veiller sur lui ». - Oui… - Vous saviez que cela arriverait… Maria Dolore esquissa un semblant de sourire. Geneviève revenait avec le grand couteau, les cris montaient, des râles de bêtes, les males se disputaient pour être les premiers.
Les deux femmes et la petite fille frémirent dans un même ensemble. Maria prit délicatement le couteau des mains de sa fille. Son autre main se posa en coupelle sur le côté de sa gorge, elle pivota son visage vers Madeleine.
- Madeleine mia, écoute bien ! Emmène Davide sous le lit. Ne faites pas de bruit, ferme lui les oreilles s’il se réveille. Lorsque tout sera fini, ne t’occupes pas de moi, tu m’entends ! Tu obéis ! Ne cherche pas à savoir, tu prendras le pain et l’argent dans la cachette et tu traverseras Paris jusqu’à l’arche des victoires, puis la forêt de Boulogne, ma sœur travaille dans une ferme près du village de Neuilly ; je vous y retrouverai. - Mais… Maria fit un non vigoureux de la tête, envoyant voler ses larmes. Du couteau, elle désignait la chambre.
Geneviève serra le poignet de sa mère qui tenait l’arme et la rapprocha de sa gorge en chuchotant d’une voix tremblante ; - Mère, ils sont là.
Les deux éclatèrent en sanglot, Madeleine avait l’impression de s’enfoncer dans le sol, qu’une peau faite d’eau glacée recouvrait ses bras et noyait son cœur. Elle se saisit de Davide par le col et le traina jusque dans la chambre, le poussa sous le lit, se glissa à ses côtés pour regarder vers la pièce. Les hommes déboulèrent, leurs halètements débordants de brames.
Elle voyait les souliers à talons plats de la mère et de Geneviève, face à face, il y eut un petit « ah », comme une surprise teintée de soulagement, et le corps de la jeune fille fut pris d’un grand frémissement, avant qu’elle ne s’affale dans sa robe de tulle noire. Le sang coulait de sa gorge et son regard exprimait une grande lassitude.
Madeleine rêvait de mourir avec autant de noblesse.
Les godillots se saisirent de la mère, la frappèrent, il y avait cinq, dix, quinze hommes qui écumaient, grognaient, juraient. L’un d’eux se pencha pour relever le visage de Geneviève, déçu. Madeleine cracha sur le sol devant elle. Elle était dans l’obscurité de la chambre au rideau tiré, et sentit soudainement le lit grincer au-dessus d’elle. Affolée, elle se tourna vers Davide. Il demeurait inconscient et, même si Madeleine se doutait que la mère faisait tout pour ne pas crier, la petite fille percevait ses gémissements et ses plaintes.
Madeleine pleura et se boucha les oreilles. Les planches sous le matelas craquaient du poids de trois ou quatre hommes, les chaussures puantes de rues se pressaient tout autour, chaque bête voulait sa part, grognait et cognait. Davide s’anima, et Madeleine se ramassa contre lui pour lui boucher les oreilles. Ainsi, elle était obligée de subir. Il lui semblait que son visage s’enflammait, se ridait, vieillissait, qu’elle se desséchait, serrant si fort ses mains sur la tête du garçon que ses jointures étaient pâles.
La mère poussait des cris à présent, appelait à la pitié, à la Madone et à la mort.
Pour Madeleine, cela dura des jours. Davide, terrifié par le regard enragé de la petite fille, la pression de ses mains contre ses tempes, n’osait plus bouger, il ferma ses paupières pour s’enfuir dans ses mondes de couleurs.
Il rêvait de peindre la mer mais pas en bleu, plus jamais en bleu. Rouge, violet, barrée de vert foncé ou, à la limite, noire, entièrement noire.
Madeleine était dans un état catalytique. Ce n’est qu’en entendant le croassement d’un corbeau contre la fenêtre qu’elle réalisa qu’il faisait nuit. Nuit et silence. Il n’y avait plus de bêtes autour du lit, ni dans la pièce attenante. Elle rampa et leva son visage sur le bord du matelas. La mère était nue, le corps marqué de taches noires, d’un mélange de sang, de liquide poisseux, de griffures et de morsures. Sous les cheveux défaits, le nez se perdait dans les boursoufflures, comme si une nuée de frelons étaient venue dévorer son visage. Etait-elle morte ? Madeleine tremblait, Davide commençait à s’agiter, elle fut prise de panique et lui boucha les yeux en se répétant : « Tu obéis ! »
Il était là, le moment dont la mère lui avait tant parlé, celui des actes, celui du courage, celui du déchirement. Elle emmena Davide dans l’autre pièce. Dévastée, fouillée, dévalisée, cette partie du logis était vide. Geneviève avait disparu. Davide regardait le rideau donnant sur la chambre en reniflant, comme s’il sentait l’odeur de la mère, mais il n’y avait que puanteur de merde, de foutre, de sang et de sueur animale. Il demanda : - Madeleine, ils sont tous… Elle était en train de disjoindre une planche de parquet, à l’endroit même où elle dormait, sous la couverture de selle. - Davide, écoute-moi bien, ta mère m’a dit qu’elle nous rejoignait à Neuilly. Je dois t’y emmener. - Toi ? Tu es petite et tu pues, pourquoi je te suivrais ? - Ta tante habite après les remparts de la Porte Maillot, tu sais t’y rendre ? - Je veux aller voir les parents d’oncle François, il me protégera. Il l’avait dit sur un ton hautain, ce qui exaspéra Madeleine. Elle récupéra un petit sac de tissus noir, puis alla fouiller dans le poèle de fonte et trouva la boule de pain qui y était cachée.
- Oncle François ne se mariera plus avec Geneviève. C‘est un soldat Français et les Français tuent les Piémontais. Nous devons quitter Paris, ta mère m’a ordonnée de te sauver. - Mais, comment ils sauront que nous… Que je suis du Pièmont ? -Tu ouvres la bouche et tu es mort. Tu ne dis pas tu, tu dis tou, tu ne dis pas mais, tu dis ma, et quand tu prononces tes phrases, on dirait un accordéon qui chante. A partir de maintenant, c’est moi qui parlerai. Toi, tu es muet, comprende ? Et tu ne t’appelles plus Davide mais David. Elle se pinça les lèvres, émue par le regard perdu du garçon, le visage marqué par les coups de sa propre mère. Il se mit à pleurer, demandant : - Est-ce que maman dort dans la chambre ? - Elle nous rejoindra, elle l’a promis. Il faut qu’on parte.
Elle regarda vers le rideau une dernière fois, ajusta le baluchon à une ficelle sur sa robe et attrapa la main de Davide pour l’emmener dans les escaliers. Il resista, regardant de tous côtés, faisant non de la tête, comme s’il ne respirait plus. Madeleine avait compris, elle retourna fouiller dans les débris et trouva la boite de couleur encore fermée, ainsi que deux feuilles froissées qu’elle lui fourra dans les mains. Davide poussa un soupir de soulagement et ils sortirent du logis.
Au deuxième étage, ils butèrent sur le corps de Geneviève. On lui avait arraché les vétements, son visage se couvrait de sang, ils durent marcher par-dessus. Madeleine tremblait et Davide s’affaissa lourdement. Elle le traina jusqu’à la rue, lui mit des gifles pour le réveiller. Il ouvrit les yeux, fit non du visage, les referma. Madeleine surveillait les alentours, inquiète, mais patiente. Enfin, elle entendit les pleurs sortir. Davide la regardait, empli d’effroi et de douleur. Elle tira sur ses doigts pour le redresser, désigna le bas de la butte du menton et le supplia:
- Davide, nous devons partir.
Ella avait repéré des braséros allumés plus haut, soldats, miliciens, survivants Piémontais ? Comment deviner ? Tout ce qu’elle savait, à présent, c’était que les hommes pouvaient être pire que des loups. La mère le lui avait dit, rajoutant ; « Et nous, nous devrons être pire que des hommes ! » Mais c’était trop difficile, Madeleine n’avait pas la recette. Ces hommes, comment faisaient-ils pour être si mauvais ?